lundi 23 janvier 2012

William Styron, Des Havanes à la Maison-Blanche

Dans la peau de William Styron
Éric Bonnargent


Peu avant sa mort en 2006, William Styron commença à réunir des textes épars en vue d’une publication. Les textes choisis, auxquels il faut rajouter « Promenades avec Aquinnah », découvert après le décès de l’écrivain, constituent ce recueil.

Le texte éponyme par lequel s’ouvre le livre nous entraîne chez Sotherby’s, pour la vente aux enchères des effets personnels de John Fitzgerald Kennedy. En assistant, médusé, à la vente d’un humidificateur de cigares estimé à 2000 $ pour 547 500 $, William Styron se souvient de ses deux rencontres avec le plus populaire des présidents des États-Unis. La première eut lieu à la Maison-Blanche, en 1962, lors d’une réception en l’honneur de Nobélisés. William Styron se rappelle d’ailleurs que « que c’est la seule fois de ma vie où je me suis rasé deux fois dans la même journée. » Il évoque l’ambiance générale, les bons mots et surtout la grande découverte que lui fit faire ce soir-là le Président : le Havane. La seconde rencontre eut lieu plusieurs mois plus tard sur le yacht des Kennedy peu de temps avant l’attentat de Dallas. Là, alors que l’embargo total contre Cuba venait d’être déclaré, le Président offrit, comme si de rien était, des Havanes de contrebande à tous ses invités… Mis à part la truculente anecdote, William Styron dresse ici le portrait d’un Président cultivé et attentif aux autres. Le lecteur pourrait trouver cet exercice d’admiration envers un homme de pouvoir d’autant plus naïf qu’il réitère au sujet de François Mitterrand. Invité en 1981 à la cérémonie d’investiture en compagnie d’Elie Wiesel, d’Arthur Miller, de García Márquez, de Fuentes, de Cortázar et de Kemal, William Styron raconte de nouvelles anecdotes, souvent très drôles, et insiste sur le plaisir qu’il a eu à être présent lors de cet événement. Ce n’est pas l’orgueil qui est à l’origine de ce plaisir, mais une certaine idée de la politique et de la littérature. William Styron remarque qu’à l’heure où ce sont les sportifs, les acteurs et les chanteurs qui sont honorés par des grands de ce monde la plupart du temps incultes, il est salvateur de voir des écrivains célébrés par des hommes tel que François Mitterrand, « un président qui était si manifestement et passionnément amoureux de l’écrit. »
L’amour de William Styron pour la culture est le fil conducteur de ces textes en apparence épars qui constituent Des Havanes à la Maison-Blanche. Cet amour passe certes par l’évocation de certains hommes politiques, mais aussi par celle d’autres écrivains. Il rend ainsi un bel hommage à Truman Capote « qui pouvait faire danser et chanter les mots, les faire mystérieusement changer de couleur, pratiquer avec eux des tours de magie », se souvient de Nelson Algren, l’amant de Simone de Beauvoir, qui, pour lui faire connaître Chicago, organisa une visite de la prison et, plus particulièrement, des couloirs de la mort et de son ancien colocataire, l’écrivain noir américain, James Baldwin. Ce dernier, qui fut conspué par les intellectuels noirs en 1963 pour avoir choisi un narrateur blanc à son roman Un autre pays, encouragea William Styron à en choisir un noir pour ses Confessions de Nat Turner sans se soucier des inévitables critiques qui lui serait (et qui lui ont été) infligées aussi bien par les Noirs que les Blancs. En abolissant les oppositions identitaires et culturelles, William Styron s’est libéré du lourd héritage d’être le descendant d’une famille esclavagiste. C’est d’ailleurs pourquoi il considère Mark Twain comme son « ancêtre littéraire. » Huckleberry Finn, premier grand roman sur l’esclavage, a été victime de la bêtise des uns et des autres, du politiquement correct et des communautarismes. Parce que Huck, comme tout gamin des bords du Mississipi de l’époque, appelle les Noirs des « nègres » et non pas des « esclaves », le chef-d’œuvre est, aujourd’hui encore, retiré du programme scolaire de certaines écoles et du catalogue de nombreuses bibliothèques. Un certain Wallace, un afro-américain, a même qualifié ce roman de « plus grotesque exemple d’ordure raciste jamais écrit. »

La culture a pour principal adversaire le puritanisme. William Styron rappelle qu’en 1951, son éditeur l’a obligé à remplacer le mot « cul » par le mot « derrière » et à retirer le verbe « peloter » de son manuscrit d’Un lit de ténèbres. Rien n’avait donc changé depuis 1939 où, dès sa sortie, Les Raisons de colère fut considéré comme un livre immoral parce que John Steinbeck y employait les mots « pute » et « préservatif ». William Styron avait alors 14 ans et, aussi bien en Virginie qu’à New York, le prêt de ce roman lui fut interdit par des bibliothécaires qui le gratifièrent de surcroît de sermons réprobateurs. Le sceau de l’interdit était d’autant plus ridicule qu’il a entraîné une jeunesse en quête d’érotisme à tout faire pour se procurer ce livre. William Styron peut conclure avec le plus grand bon sens :

« Les censeurs qui voudraient rétablir la tyrannie régnant dans ma jeunesse devraient abandonner leur croisade et accepter et comprendre que c’et l’absolutisme honteux de la répression, et non pas la permissivité, qui transforme les gens en fanatiques et les rend fous furieux. »

Ce puritanisme, William Styron en a aussi été victime en tant qu’homme. Alors qu’il venait de s’engager dans les Marines pour combattre dans le Pacifique, la syphilis lui a été diagnostiquée par un médecin sadique, le capitaine de corvette Klotz, « héritier d’une tradition fermement ancrée dans le fondamentalisme du Sud », dont l’objectif principal a été de le faire culpabiliser. Le rejet que suscitait alors cette maladie dans certains milieux était semblable à celui que connaissent encore trop souvent les malades du SIDA. La syphilis n’était pas seulement une maladie, mais un opprobre :

« Mais dans l’Amérique pratiquante et rétrograde de l’époque où l’on me fit ce diagnostic, un syphilitique était considéré non pas comme un amateur de plaisirs sexuels dont le passe-temps aurait échappé à son contrôle mais comme un dégénéré, qui plus est dangereusement contagieux. »

À cette occasion, William Styron se souvient que sa famille lui a longtemps faire croire que la folie de son oncle Harold était due à un choc traumatique subi lors des combats de 1918 alors qu’elle n’était qu’une conséquence de la syphilis.
Le propos de William Styron est parfois plus léger. Impossible de ne pas sourire, par exemple, lorsqu’il se souvient de ses discussions avec un évêque au cours desquelles il défendit l’idée que « l’inexistence de Dieu pouvait être prouvée par l’existence de la prostate. » Ailleurs, il montre la nécessité de la promenade solitaire dans la création artistique. La promenade n’est pas une activité physique, mais une activité intellectuelle et c’est pourquoi, remarque l’auteur, elle ne saurait être remplacée par la pratique idiote du jogging. William Styron se demande d’ailleurs ce que seraient devenus Kant, Amiel, Tolstoï ou Thomas Mann s’ils avaient couru plutôt que marché…

Parmi les autres sujets abordés, il y aussi le cinéma. Le septième art est aujourd’hui une idole, mais William Styron, bien que cinéphile, veut en montrer les limites. Il reconnaît certes la puissance de films tel que Citizen Kane, admet que les qualités esthétiques et poétiques de certains films sont bien supérieures à celle de très nombreux livres, mais affirme que « quelque admirable et puissant que soit le cinéma, il ne peut pas atteindre la complexité de l’impact poétique, intellectuel et émotionnel que l’on trouve dans les très grands romans. » En établissant une distinction entre la perception et la pensée, il affirme même que « si de grands films ont pu modifier ma perception pendant plusieurs jours, de grands romans ont changé ma façon de penser pour toujours. » Pour expliquer cette différence d’impact et mesurer les limites intrinsèques du cinéma, William Styron s’intéresse à ce qui sépare fondamentalement l’adaptation cinématographique du Choix de Sophie de son propre livre. Il constate d’abord que l’adaptation d’Alan Pakula est « le genre d’adaptation à laquelle aspire tout écrivain sans presque jamais l’obtenir. » Malgré la grande satisfaction que lui a procurée le visionnage du film, William Styron a ressenti un certain malaise dû à une impression de manque. En réfléchissant, il s’est aperçu que, malgré la fidélité du film au roman, il manquait l’essentiel, c’est-à-dire les digressions, les silences et même certains personnages en apparence secondaire. Parce qu’il ne peut pas prendre son temps, parce qu’il est soumis à une cohérence linéaire et à un rythme, le cinéma manque par définition de consistance. William Styron conclut ainsi :

« Ainsi, le film ne pouvait être une réplique visuelle du roman – c’était impossible – mais seulement un squelette sur lequel était accrochée l’ombre de ce qui constituait la véritable chair du roman, et rien de plus. »

À l’image d’Un Livre à soi de Francis Scott Fitzgerald, Des Havanes à la Maison-Blanche n’est certes pas une œuvre majeure, mais ce n’en est pas moins un livre aussi intéressant que divertissant grâce auquel le lecteur comprendra sans doute mieux l’univers intellectuel de l’un des plus grands écrivains américains du siècle dernier.


 


William Styron, Des Havanes à la Maison-Blanche. Gallimard. Traduction de Clara Mallier. 17,50 €

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