vendredi 5 octobre 2012

Włodzimierz Odojewski, La nudité des femmes


Sensualité
Éric Bonnargent

Georges Seurat, Le Cirque
Włodzimierz Odojewski est un écrivain polonais, né en 1930 et installé en Allemagne depuis 1971. La seconde guerre mondiale est au cœur de son œuvre littéraire. Les deux petits romans publiés dans un même volume chez les Allusifs, La nudité des femmes et Le cirque sont les deux derniers volets d’une trilogie commencée avec Une saison à Venise, publiée chez le même éditeur en 2006. Dans Une saison à Venise, Marek, neuf ans, qui devait partir avec sa mère à Venise, se voit obligé, parce que la guerre éclate, de partir pour la campagne, chez sa tante Weronika avec son frère aîné, Wiktor. Venise sera recréée dans la cave de la maison où une source d'eau surgit par miracle. Déjà, dans ce premier opus, Odojewski jouait avec le décalage entre le monde imaginaire et innocent de l'enfance, celui de Marek, de Wiktor et de leur cousine Karolina et celui bien plus sinistre des adultes, un monde qui s'impose dans le bruit assourdissant des bombes soviétiques et allemandes qui s'abattent sur la Pologne.
Avec La nudité des femmes, nous sommes maintenant en 1941 et Marek a onze ans. Depuis le déclenchement de l’opération Barbarossa, le calme règne. Il n’y a plus qu’une garnison de S.S. dans le village et on entend à peine le bruit des bombes. Marek a maintenant onze ans et c’est déjà la puberté, l’éveil à la sexualité. Pas encore adulte, Marek n’est déjà plus un enfant. Le calme est cependant lourd de menaces, très lourd. Alors qu’il traverse la cour en compagnie de son frère et de sa mère, l’aimable feldwebel Rüdeck qui s’est installé dans l’annexe de la ferme s’est adressé à eux pour leur dire qu’il était temps de nettoyer la ville. Plutôt une bonne nouvelle pour Marek et Wiktor : les caniveaux vont enfin être nettoyés. Pourtant, la famille est nerveuse et cela d’autant plus que le concierge, affolé, vient leur annoncer qu’il se prépare un “pogrome”. Comme le titre de ce petit roman (ou de cette longue nouvelle) l’indique, Marek va découvrir la nudité des femmes, cette nudité à laquelle il commençait à penser :

« La nudité des femmes. La première fois qu’il l’avait vue, c’était à la fin de l’été où le front s’était déplacé si loin vers l’est que même ses plus faibles échos n’atteignaient plus le bourg. Une grisaille veloutée baignait la vallée en même temps que les fines gouttelettes de pluie, le brouillard se formait au-dessus de la rivière. Cependant, il faisait encore suffisamment clair pour bien regarder les femmes. Mais les avait-il vraiment regardées ? Avait-il bien tout vu ? Avait-il vu quoi ce fût ? Combien de fois par la suite a-t-il tenté de se persuader qu’à cette heure on ne voit pas grand-chose, ou bien que dans la lumière diffuse du soir les choses prennent les formes les plus invraisemblables, voire repoussantes, et ne doivent nullement être vraies. Parce qu’elles n’avaient pas de seins, car à cet endroit leur peau déchiquetée laissait apparaître des lambeaux de chair pâles et écarlates, et c’était horrible. Et donc quand il se demandait s’il les avait vues pour de vrai ou non, il avait du mal à trouver la réponse, bien que sa mémoire ne pût s’en défaire ; Dieu nous garde de découvrir quoi que ce soit de cette manière. »

C’est en découvrant un charnier, des cadavres déchiquetés que Malek fait sa première expérience de la nudité. Il y aussi des hommes, des vieillards, des enfants, mais ce sont les femmes, les femmes dont il commençait à rêver, qui lui apparaissent. L’éveil à la sexualité coïncide avec la découverte de la mort, avec ce qui est pire que la mort :

« Durant de longs jours, de longues semaines, il eut l’impression que tout était mort en lui ; parce que la découverte la plus bouleversante avait été qu’il pouvait arriver aux gens des choses bien pires que la mort. Surtout aux femmes. »

Il s’agira dès lors pour Marek d’oublier ce spectacle morbide et de faire taire en même temps ses désirs afin de retrouver la paix et de continuer à vivre normalement, en marge des événements. Tout ira bien jusqu’au jour où, seul à la ferme avec Karolina, de dix-huit mois son aînée, il sera amené à prendre ses seins dans ses mains…

Lorsque débute Le cirque dont l’action se passe quelques mois plus tard, tout semble plus ou moins rentré dans l’ordre. Bien sûr, il y a toujours la guerre, mais Marek continue d’essayer de vivre comme si. L’arrivée d’un cirque va égayer les cœurs et permettre d’oublier encore plus la réalité. Cette arrivée va être l’occasion pour Marek de tomber amoureux pour la première fois et, à onze ans, de découvrir la sexualité.
Marek, au lieu d’attendre à l’arrêt de l’autocar la tante Barbara qui, de toute façon, n’est pas arrivée et n’arrivera plus, traîne sur la place où s’installe le cirque Sarassini. C’est l’émerveillement. Dans un univers immobile et gris, il y a explosion de couleurs et de légèreté, les clowns et les autres artistes s’agitent dans tous les sens, préparant les installations, s’occupant des animaux. Alors que toute la famille s’inquiète de l’absence de la tante Barbara, Marek rencontre Simone, une lilliputienne voltigeuse, belle « comme les poupées de celluloïd de Karola ». Marek est fasciné par la beauté, la grâce de la jeune femme qui, bien que plus âgée que lui, est, évidemment, plus petite que lui.
Cette liaison amoureuse est mise en danger par la disparition de la tante Barbara. La famille est de plus en plus inquiète et, pour éviter de faire le voyage avec Wiktor jusqu’à chez elle pour avoir des informations, Marek simule la maladie. Il passe ses journées avec Simone et ses soirées au cirque. L’une de leur balade les mènera là où il a découvert la nudité des femmes. Cette-fois, allongée contre elle, il en découvrira la vraie nudité :

« Le même bruit étouffé, sourd, réfréné monte à nouveau du fond de sa gorge et il sent, tout en bas, dans une touffe drue de poils secs et frisés s’ouvrir, humides comme une orange fendue, deux replis de peau baveux. Elle l’enlace rapidement et se glisse sous lui, il sent alors quelque chose qu’il n’a jamais connu de sa vie. Même quand il se réveillait au petit matin et que cela se dressait, dur comme un bâton, sous son pyjama. Une sensation inimaginable qu’il éprouve de plus en plus intensément, parce qu’elle agite les hanches, que ses lèvres et ses dents ne sont plus serrées, qu’elle murmure : “Doucement, chéri, doucement…” »

Mais, encore une fois, l’élan vers le bonheur est brisé. Marek apprend d’abord que la tante Barbara, résistance, a été déportée. Et puis, c’est incident. Le dompteur est blessé par un lion, soigné par un médecin collaborateur qui découvre les origines juives de son patient. Le cirque part en tout hâte. Encore une fois, la réalité s’est imposée. L’achronie est impossible :

« Le silence est toujours total, on n’entend même pas les oiseaux, bien que durant un instant il a l’impression, Marek, d’entendre le lointain cahot des roulottes qui s’éloignent. Mais c’est une illusion, ce sont seulement ses dents qui claquent. »






Włodzimierz Odojewski, La nudité des femmes. Traduit par Charles Zaremba. Les Allusifs. 13 €



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