vendredi 1 février 2013

John-Antoine Nau, Force ennemie

Vol au-dessus d'un nid de coucou
Céline Righi
Raymond Depardon, San Clemente
C'est un trou plein d'ordures où hurlent de pauvres hères s'accrochant follement aux grilles de leur prison. Déments. Bienvenue dans un monde où tout file à l'envers, où la nuit se confond avec le jour brillant. Où l'insomnie taraude, déchiquette l'esprit, qui, en purée de pois, a rayé du cortex le mot "discernement". C'est dans ce lieu obscur qu'il faut appeler asile que Philippe Veuly, poète de fortune, "rimailleur sans succès", "mauvais gniaf rapetasseur de vers", se réveille un matin, dans la brume d'une chambre aux murs capitonnés. Pourquoi comment pourquoi ? En boucle les questions vont venir se planter dans sa chair dans sa tête comme des clous rouillés. Il faut mener enquête. Bien vite on apprendra que son cousin Roffieux voulut l'internement pour cause d'intempérance, de penchant pour boisson. Mais on découvrira à la fin du roman que le motif est autre et qu'il est peu glorieux.
Retour - provisoire - à la raison : il faut maintenant savoir dans quel pétrin l'on est et faire la connaissance des habitants des lieux. Léonard, le gardien, au bec de perroquet, a l'air un peu idiot, parle une langue improbable, mais fait preuve de pitié envers son pensionnaire. Il l'aide à retrouver le chemin de mémoire et veillera comme il peut sur Veuly, grand instable.

"Parbleu ! C'est M'sieur vot' cousin qui vous a "apporté" l'autre jour ! Il a dit comme ça que vous vous étiez trouvé souffrant en promenade à Dieppe et qu'y savait plus quoi fiche avec vous. Le dites pas que "je vous ai dit qui" ! C'est défendu ici ; mais je vous vois si tranquille, si "plaisant"..."

Au sortir de sa chambre, Veuly va rencontrer, guidé par Léonard, les désaxés curieux qui peuplent Vassetot, l'hôpital psychiatrique. Ici ont échoué des hommes morts à demi, qui ont fait mauvaise pioche, oubliés par Nature, rejetés par famille. Bêtes humaines pathétiques aux visages déglingués, à l'allure repoussante.

"Quelque chose grouille dans l'obscurité ; nous entendons des rires affreux et des grondements et deux êtres épouvantables, que l'on prendrait, si l'on ne savait !...pour de très grands et hideux quadrumanes vêtus, font leur apparition derrière les grilles. ( ...)
L'un a un front triangulaire, des pommettes écartées l'une de l'autre -et saillantes ! Et pointues ! - et un menton aigu comme un fer de toupie qui lui dessinent une face en losange. L'autre possède une tête toute ronde, monstrueuse, pareille à un gros fromage de Hollande : tous deux feraient la joie d'Odilon Redon."
  
Du côté des soignants, le docteur Froin est bon. "Scientifique comme un musée", il a "cette bonne expression simple et un peu timide des gens vraiment sincères". Mais sans doute un peu faible car son institution ne tourne vraiment pas rond et, ironie suprême ! le plus grand enragé, sans doute le plus fou ici parmi les fous est un autre médecin. Le médicastre Bid'homme, dont le nom ridicule n'a d'égal que la cruauté avec laquelle il traite les malades, est haï à l'unanimité. Il ne sait pas parler. Il éructe et menace, va jusqu'à la torture et a recours aux drogues pour "calmer" les patients.

"Je n'ai commencé à bien aimer la médecine que quand j'ai bien compris qu'un Docteur a le droit d'em...bêter ses malades, de les pousser à l'exaspération, même de les empoisonner un peu sans que personne se rebiffe, les demi-cadavres ou leurs abrutis de parents, et ce pourceau de Froin qui paye toujours, - ça lui donnait des gants à cet engraissé ! - et qui me colle de force avec les fous, les cochons de fous ! ça ne consomme pas assez de produits chimiques vénéneux, - les mabouls ! - Tant pis ! J'ai encore administré pas mal de bouillons d'onze heures à ces estropiés de la cervelle, à ces déchets humains, à ces dégénérés qui retournent à la bête ! "

Tragi-comique sera la fin de ce guignol dangereux.
Revenons à Veuly. Divisé, habité, torturé car - c'est ce qu'il prétend-, un hôte plus qu'incommode lui récure la cervelle, lui a volé son corps. Une vie venue d'ailleurs, de la planète Tkoukra. Une loque désincarnée qui pour faire expérience a établi logis dans la chair dans le crâne de ce pauvre Veuly. Kmôhoûn, c'est ainsi que se nomme l'esprit pervers et vagabond, tire alors les ficelles et par intermittence pousse celui qu'il possède à des actes terribles, jusqu'à l'irréversible, jusqu'à l'irréparable avec la belle Irène -  entre autres -, créature baudelairienne dont Veuly médusé dès le premier regard est tombé amoureux.

"Elle a un teint rose pâle, uni, floral. Ses yeux sont noirs, des yeux comme on n'en voit pas même chez les plus belles mulâtresses des Antilles, des yeux qui éteignent, qui tuent tout ce qui les entourent, des yeux de nuit qui sont ardemment, paradoxalement lumineux. Ces yeux ! Je me sens devenir phalène ! (...) De cette fille d'épiciers se dégage un charme affolant de princesse des Mille et une Nuits."

Veuly s'échappera-t-il, hors des murs, hors de lui ? Où va donc le mener cet amour impérieux pour cette fille délicieuse aux fragrances orientales ? Qui est fou au final et qu'est-ce que la folie ?
Dans ce livre-maelström - premier des prix Goncourt à l'époque décerné par Huysmans, Mirbeau ou encore Daudet -, dans ce roman bizarre dans lequel sans péril on se plait à se perdre se déroule une intrigue qui semble en pointillés, comme soumise au on/off d'un drôle d'interrupteur car les heures de délire, de grande obscurité viennent hacher la lumière de la lucidité.
Quant au style de l'auteur, la langue est succulente et même, avant l'heure, célinienne par instants. L'encre se fait vitriol. Nau croque les personnages avec le beau talent du caricaturiste mais sans jamais verser dans la caricature.On rit avec effroi. On hurle en souriant.
Dans ce dédale boueux au sol parfois souillé de sang et d'excréments fleurit finalement cette interrogation : " N'y aurait-il pas, en effet, une puissance occulte, maléfique, hostile à l'espèce humaine, guettant infatigablement une occasion de tourmenter nos intellects bornés, perdus dans un monde mystérieux dont ils ne connaissent que quelques apparences..?"

Notre Force ennemie...



John-Antoine Nau, Force ennemie, Max Milo Editions. 18,30€


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