lundi 4 février 2013

Lars Norén, Calme

Autopsie d'un quatuor

Romain Verger

Pour la cinquième fois, Jean-Louis Martinelli met en scène Lars Norén, dramaturge suédois né en 1944 à Stockholm, auteur d’une quarantaine de pièces et considéré comme l’un des plus grands de notre époque. Après Catégorie 3:1, Personkrets, Kliniken et Détails, c’est sa pièce Calme (écrite en 1984) qu’il nous présente au Théâtre des Amandiers jusqu’au 23 février.

Dans le prolongement des précédentes pièces, celle-ci ausculte une nouvelle fois les relations humaines. En observateur et analyste éclairé, Lars Norén décèle les non-dits, dévoile les tensions et violences contenues, les névroses de personnages cheminant en funambules sur le fil tendu au-dessus de leur propre folie. C’est ici la cellule familiale qui est disséquée au scalpel dans un texte âpre et amer : une famille de quatre, véritable quatuor dont les voix dissonent (on entend d’ailleurs de leurs chambres les échos cacophoniques des piano et saxophone des garçons). Une famille rassemblée pour quelques jours et dont les membres, à défaut de s’être jamais aimés, s’usent et se détruisent en réglant leurs comptes, en ruminant leur aigreur et se renvoyant dos à dos la culpabilité. La situation est d’autant plus explosive que la mère s’apprête à mourir et que tout espoir de libération et d’émancipation de la cellule familiale se heurte au devoir de présence et au maintien des convenances.

C’est à cette occasion que la famille s’est rassemblée dans l’hôtel que tiennent les parents, pour quelques jours de calme avant l’éclatement inéluctable. Désespérément vide, boudé par les clients, l’hôtel devient un espace de sociabilité à contre-emploi qui se referme tel un huis-clos sur les blessures intimes des membres de cette famille. Un espace pourtant ouvert sur l'extérieur, prolongé d'une terrasse dont la vue panoramique donne sur une mer étale ou un fjord. La chaleur estivale est, disent-ils, étouffante. Le ciel immobile est lourd et menaçant, électrique, comme si l’orage n’attendait que de s’abattre sur cette famille artificiellement réunie. Tout prête au calme, au silence et à l’apaisement, un calme qui les oblige peut-être pour la première fois à se parler, au risque d’exacerber des tensions jusqu’ici contenues, à dire les mots qui blessent, qui tuent symboliquement. «Redevenir calme... souhaite John (le fils cadet), comme après une convalescence... Rester assis, immobile quelque part, épuisé et faible. Les membres sont disloqués, mais ressoudés d'une certaine manière... comme autour d'une icône sombre.»


© Pascal Victor

Les parents (quinquagénaires) partagent leur quotidien par habitude et l’hôtel par nécessité, bien que leur affaire soit devenue un poids financier qui les endette chaque jour un peu plus. Ernst (le père interprété par Jean-Pierre Daroussin) peine à décrocher de l'alcoolisme et ment à tous, descendant régulièrement en cachette à la cave pour se soulager de quelques gorgées d’aquavit. Son épouse Léna, gravement malade, apprend de son médecin qu’il ne lui reste que trois mois à vivre. Quant à leurs deux garçons, aux antipodes l’un de l’autre, ils se vouent une haine viscérale. L’aîné (Ingemar), la trentaine, est déjà vieux garçon, tout pétri de principes, dénué de toute sensibilité artistique. Jouissant de la reconnaissance et de l’affection de sa mère, il ne voit en son jeune frère John qu’un ingrat et un parasite. C’est sans conteste le personnage de John, jeune poète bohème qui se grise d’écriture et d’excès en tous genre qui donne à cette pièce sa profondeur, sans doute parce qu’en John, Lars Norén a esquissé son autoportrait. À l'occasion d'un entretien, il confie à Jean-Louis Martinelli la dimension autobiographique de sa pièce : issu d’une famille de quatre, il est comme John entré en littérature par la poésie, inspiré par les figures de Baudelaire et Rimbaud. Ainsi, Lars Norén trouve dans son propre passé et ses débuts littéraires de quoi doter ce personnage de jeune artiste d'une belle épaisseur existentielle. John tient le rôle du fils ingrat qui, tout comme son père, s’est illustré par son absence lors de l’hospitalisation de sa mère. Un garçon révolté et instable, passablement mythomane, qui vit aux crochets de ses parents et dont on comprend qu’il a lui-même fréquenté les hôpitaux psychiatriques.

Dans cette famille déchirée et clivée, qui reproduit d’une certaine façon l’antinomie du couple parental (John — Ernst vs Ingemar — Léna), la tension monte graduellement à force d’incompréhension et de mots blessants. Ces quelques heures de promiscuité sont l’occasion pour chacun, à tour de rôle, de régler ses comptes, comme si l’hôtel devenait peu à peu un cabinet d’analyse pour thérapie de groupe où l’on misait sur la terreur et la pitié tragiques pour qu’un calme durable triomphe de ce déchaînement émotionnel :

«JOHN. Qu’est-ce qu’ils vont faire de moi ? C’est un don... Il existe une thérapie où l’on se dirige vers cette chose puritaine... ce rêve de pureté qui promet qu’un jour on sortira purifiés de nos larmes, une bonne fois pour toutes... j’en suis un fervent adversaire... de cette purification par les larmes, de cette sublimation. Qu’est-ce que je peux faire ? Cultiver les bactéries de la psychose sur une petite table dans un coin de la chambre...»
© Pascal Victor

C’est John qui donne sa dimension tragique et grinçante à la pièce. Jeune artiste nerveux, impulsif et provocateur, il crève de ne pas être aimé de sa mère qui ne voit dans ses activités littéraires qu’un loisir vain et stérile. Superbement interprété par Alban Guyon, tantôt déchirant, tantôt glaçant, il acquiert dans de terribles monologues la carrure d’un héros romantique en proie à la plus sévère déréliction, finissant par devenir la victime de ce qui ne relève peut-être d'abord que d'une posture. Dans ses veines coule le sang de Rimbaud, ou du poète des Amours jaunes, du triste, lunaire et drolatique Léon-Paul Fargue... Démoli par le manque de reconnaissance de ses parents, rongé par la culpabilité qu’il en a tirée et le désir d’obtenir le pardon, John est un être hanté par la folie et le désir sourd de disparaître.

«JOHN (parlant ici de sa mère). [...] toi, tu es imperturbable, tu ne bouges pas d’un centimètre, tu refuses, on ne joue pas avec toi. Tout a commencé très tôt... Je ne sais pas exactement quoi. Je m’enfermais. Je fermais la porte à clé et je restai dans ma chambre... je voulais que tu viennes me voir, que tu forces la porte, que tu la démolisses si nécessaire, que tu la détruises pour rentrer dans ma chambre et me donner de l’amour, mais tu ne l’as jamais fait. Tu me laissais seul dans ma chambre. Et je le savais. Je ne rendais pas ma situation confortable. Je n’allumais pas la lumière, je ne m’asseyais pas dans un fauteuil agréable. Non, je restais debout près de la porte à t’attendre et quand j’étais trop fatigué, je m’asseyais pas terre. Je ne me levais pas pour allumer la lumière, je restais assis dans le noir et je sortais seulement quand tu ne me manquais plus. Je ne te parlais pas. Je t’avais tuée à l’intérieur de moi. Si tu ne m’aimais pas, pourquoi tu ne m’as pas donné aux loups ou abandonné dans une forêt ? Pourquoi tu n’as pas disparu pour de bon ? Parce que maintenant... dès qu’une personne s’approche de moi et me montre qu’elle m’aime, je me défends, je me retire, trop épuisé pour la tuer. Et aujourd’hui, après toutes ces années alors que je t’ai tuée tant de fois et si méticuleusement, tu ne veux pas revenir lorsque je te le demande.»

Calme est la photographie — parfois insoutenable — d’une famille en voie de décomposition et le portrait d’un jeune artiste déboussolé qui cherche dans ses excès et dans le mythe qu'il s'invente remède au mal être qui le mine.



Théâtre des Amandiers de Nanterre. 
Du 18 janvier au 23 février 2013. 

Mise en scène : Jean-Louis Martinelli. 
Avec Delphine Chuillot, Jean-Pierre Darroussin, Alban Guyon, Christiane Millet et Nicolas Pirson.

Lars Norén, Calme, L'Arche, [1998] 2012. Trad. : Camilla Bouchet. 19 €





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