mercredi 13 février 2013

Paul Gadenne, Baleine

Odile, allons voir si la bête...

Romain Verger



Béla Tarr, Les harmonies Werckmeister.

Baleine est de ces nouvelles qui en dépit de leurs dimensions (une vingtaine de pages ici), rivalisent avec les plus ambitieux romans. Publiée initialement par la revue Empédocle en 1949, puis reprise par Actes Sud en 1982, elle n’a depuis cessé d’être rééditée, assurant reconnaissance et postérité à l’auteur des Hauts-Quartiers et de Siloé.

L’histoire de Baleine tient à peu de choses et se résume pour ainsi dire à son titre : l’on découvre un jour un cétacé échoué sur une plage. S’il devient objet de curiosité pour les gens de la région, il l’est tout particulièrement pour Odile et Pierre, un couple qui en fait aussitôt un but de promenade. La nouvelle occupe ce bref laps de temps, quelques heures de cette rencontre avec la baleine, un moment aussi bref que fulgurant où va se jouer une épreuve de reconnaissance décisive qui, se nouant d’abord aux figures des deux curieux, les dépasse de beaucoup pour prendre des dimensions philosophiques.

Motif récurrent de la littérature, la baleine traverse le mythe biblique de Jonas, le Moby Dick de Melville ou plus récemment Les Harmonies Werckmeister de Béla Tarr, film dans lequel un cirque ambulant expose une baleine de ville en ville. Le mammifère marin fait tantôt figure de seuil, de corps dédié au passage, monstre-psychopompe préparant à la mort et à la résurrection, caverne, ventre-monde et matrice. Animal initiatique dans tous les cas.

De cette ambivalence du monstre marin, il est pleinement question chez Gadenne. Tout au long de la nouvelle, l’écriture flue et reflue comme les vagues qui couvrent et découvrent le monstre, vibrant tantôt de la blancheur pure et absolue de la dépouille, tantôt s’assombrissant de la perspective de son irréversible décomposition organique. En allant à la rencontre de cette masse énorme qui «brille au soleil comme une montagne de neige», Odile et Pierre s’aveuglent de sa perfection, se laissent éblouir par l’apparente pureté virginale de ce prodige de la nature offert à leur vue et avec lequel ils aimeraient confondre leur couple.

Mais cette blancheur ne va pas sans susciter doute et inquiétude. À qui y regarde de plus près, la bête ne brille pas des merveilles dont on la croyait parée. Sa blancheur a finalement peu à voir avec le sublime et l’absolu, c’est un blanc éteint, commun et pour tout dire humain, qui colore sa chair :
«elle était blanche, d’un blanc fade, comme le blanc du lait épanché. Ce blanc-là était bien à elle. C’était un blanc sans lumière, un blanc gelé, entièrement refermé sur lui-même, tournant le dos à toute gloire, avec une résignation à peine pathétique, vraiment le blanc d’une baleine qui ne faisait pas d’histoires, qui fuyait l’éloquence et défiait terriblement les mots».

Et l’invitation à la promenade que Pierre lance à Odile (autant dire qu'elle ne s'en fait pas prier : «cette pourriture m’attire comme un conte de fées» lui dit-elle) a tout de celle que Ronsard propose à Cassandre dans son ode célèbre : le monstre marin brille «comme une carrière de marbre», de ce même marbre dont on fait les tombeaux. Il n’est sans doute pas innocent que la révélation de la découverte de l'animal se fasse de la bouche même d’une femme veuve au «vaste front de pierre froide», ni même que la baleine soit immédiatement comparée à un «catafalque».

C’est dès lors à leur propre vision qu’Odile et Pierre ont affaire, comprenant tous deux — ils ne désirent secrètement que cela, comme à défaut de pouvoir se le dire, préférant lâchement, de cette même lâcheté des chairs en putréfaction, que la vision ne leur en présente la preuve éclatante — que le cétacé n’a de présence et de sens que pour eux-même, qu’il incarne l’anamorphose de leur amour déliquescent, vanité éphémère et «monument orné de signes délicats» dont il va leur falloir déchiffrer les messages avant qu’il ne s’enlise irrémédiablement dans le sable. Car cette baleine à la chair généreuse a beau se décomposer lentement, paresseusement, elle n’en demeure pas moins promise à disparaître, emportant avec elle son mystère, s’effaçant comme les traces de pas de Pierre et Odile sur le sable humide, «si légères et si vite comblées» :
«Il était déjà bien assez surprenant à mon avis qu’elle n’eût pas échoué sur une banquise, un atoll ou une île déserte ; qu’elle eût fait jusqu’à nous ce long voyage ; que les courants l’eussent ballottée jusqu’à cette côte de France, en même temps que d’autres courants nous y amenaient nous-mêmes, Odile et moi, de points si éloignés du monde, pour nous mettre un soir en présence, à l’improviste, à l’orée d’un jardin tout bruissant d’eucalyptus, si tristes et si maigres sous leurs lamelles effilées...»


Béla Tarr, Les harmonies Werckmeister.
L’étrange processus d’identification du couple au cétacé travaille tout le texte, dès les premières lignes, dans la posture avachie des personnages «écroulés sur le velours, dans un luxe bizarre de cristaux et d’appliques». Abandonnés à la somnolence et à l’oisiveté de leur confort bourgeois, ils sont d’une certaine façon déjà morts. Il n’est dès lors pas étonnant que le couple manifeste tant d’intérêt pour la charogne. De l’un à l’autre, les identités se croisent, s’échangent, se superposent et s’altèrent dans une effusion réciproque :


«Je regardais Odile, puis la baleine ; puis je retirais mon regard à la baleine, difficilement, et je le rendais à Odile, n’osant lui dire ce que je rapportais de cette confrontation, n’osant m’avouer à moi-même ce que je pensais de sa fragilité, qui était la mienne, mais sachant que je n’oublierais plus comment sa joue était inclinée contre le vent, comment claquait le pan de son imperméable, comment sa silhouette divisait la mer.»

Et c’est encore au cétacé que le narrateur rattache la dernière vision d’Odile alitée, dont la tache sombre que fait son corps sur le drap rappelle l’ombre du mammifère projetée sur le sable.

En quelques pages d’une poésie rare, le texte nous initie à cette mystérieuse solidarité du couple, du cétacé et du monde ; par ses allers et retours incessants de l’homme à l’animal, le texte travaille comme le fait la chair du monstre marin, s’amollissant, se liquéfiant et passant d’une couleur à l’autre, viande transfigurée en chair littéraire où l’amour et la mort travaillent à l’édification d’un seul et même mystère désincarné, cosmique et métaphysique :
«Nous avions cru ne voir qu’une bête ensablée : nous contemplions une planète morte.»

«Il me semble qu’il s’est passé quelque chose — que le monde ne sera plus jamais comme il était...»



Paul Gadenne, Baleine, Actes Sud, 1982.




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