jeudi 21 novembre 2013

Philippe Rahmy, Béton armé

Shanghai, ville miroir

Romain Verger

© Romain Verger
Égyptologue, poète et chroniqueur littéraire, Philippe Rahmy était invité en résidence d’auteur par l’Association des écrivains de Shanghai à l’automne 2011. De ce voyage, il a tiré Béton armé, un récit magnifique et poignant qui vient d'ailleurs d'être distingué par la mention spéciale du dernier prix Wepler. De sa participation et de ses interventions comme de la nature des débats, il est toutefois peu question. Sa présence en qualité de poète fait figure de prétexte. «Homme blanc [jeté] en vitrine», il semble n’être là que pour donner bonne conscience à des organisateurs peu soucieux de communiquer et plus encore de le comprendre. De l'histoire de Shanghai, on n'en saura pas davantage. De son observation, Rahmy saisit parfois d'un trait de plume quelques caractères du peuple chinois, mais là n'est pas l'essentiel de son propos. Son récit est bien celui d'un barbare en Asie, référence à Michaux qu'il cite en épigraphe. Un regard décalé, décentré, à moins qu'il ne soit - et c'est précisément ce qui en fait l'intérêt en lui insufflant une belle densité d'existence - décalé par son égocentrage et sa subjectivité radicale.

L’on perçoit vite que ce voyage est d’un tout autre enjeu pour Rahmy, qu'il s'inscrit dans un cheminement moins intellectuel qu'affectif et organique. Véritable quête identitaire, ce séjour à Shanghai est une déflagration, non pas tant parce qu’il soumet cet homme dont la maladie des os de verre complique les déplacements à la séduction facile d’un ailleurs exotique et aux charmes du pittoresque, mais parce qu’il le confronte à lui-même — dans cette ville-miroir — , à un alter ego architectural où la chair le dispute au béton, où son propre corps supplicié s’amalgame au corps urbain pour se fondre en un troisième : le corps du texte.

Bien sûr, le tumulte des foules ne peut que fasciner celui qui, alité le plus clair de son enfance, n’a jamais voyagé qu’intérieurement, inspiré par les lectures de sa mère :
«Couvert de fractures, j’avais toujours mal. Ma mère me lisait l’Ancien Testament pour distraire ma douleur. Des histoires magnifiques de sacrifices et de batailles. Je sortais ainsi d’Egypte plusieurs fois par semaine, je traversais la mer Rouge, je voyais Pharaon englouti par les flots, la Tour de Babel s’effondrer, Goliath mordre la poussière, Abraham lever son poignard, Dieu sur la montagne sculpter les tables de la loi. Ces histoires ne m’auraient pas produit un tel effet si je les avais lues moi-même.»
Il retrouve ainsi dans la réalité des «foules béantes» et «foules-miroir» de Shanghai, dans ce «symbole incandescent d’humanité», cette énergie et cette dépense de mouvements dont il rêve :
«Un tumulte, un infini de perspectives, d’angles et de surfaces amplifiant le vacarme. Toutes les foules d’Elias Canetti se coupent ici, se heurtent et se multiplient, fuient à l’horizon ou s’enroulent autour des points fixes (kiosques, bouches de métro, abris de bus, passages piétons). Des foules en procession et des foules fermées se pressent dans les parcs. Des foules semi-ouvertes, radiocentriques, chatoyantes, s’écoulent de la rue vers l’intérieur des hypermarchés, flux de chairs et de choses, flux d’essence giclant de vitrine en vitrine, grasses pattes, filoches de doigts, odeurs.»
Les rêves s’incarnent, le lointain intérieur s’érige tout autour de lui et se déploie en manifestations tangibles et palpables qu’en piéton de Shanghai, il lui devient possible d’éprouver et de traverser. Michaux lui-même témoignait de cette même révélation en préface à Un Barbare en Asie : "Jusque-là les peuples, pas plus que les gens, ne m'avaient paru très réels, ni très intéressants. Quand je vis l'Inde, et quand je vis la Chine, pour la première fois, des peuples, sur cette terre, me parurent mériter d'être réels. Joyeux, je fonçai dans ce réel, persuadé que j'en rapportais beaucoup." Chez Rahmi, non seulement l'expérience se réalise, mais par sa force et sa violence, elle prend les dimensions d’une naissance à soi-même, où le sujet se pulvérise en multitude dans un mouvement d'empathie pour tous les souffre-douleurs de cette ville, qu'ils crèvent de solitude, de faim ou de désirs. La découverte de la mégapole chinoise lui fait l'effet d'une déflagration en ce qu'elle se révèle être une  «reconnaissance entre stigmatisés» :
«Shanghai et moi avons le même goût pour la violence. Nous nous sommes construits et nous continuons de grandir par accidents successifs. Jamais je n’ai vu autant de corps meurtris qu’à Shanghai.»
Par son architecture, Shanghai est vue comme un corps meurtri en construction, déconstruction et réfection permanentes, à l’image de ce diptyque représentant «une vue de chantier avec grues, bulldozers, camions, bennes, briques», acheté à un peintre lors de son séjour. Ainsi la ville s’impose-t-elle à l’auteur comme la métaphore exacte de son corps «cloué au matelas, le crâne fracturé, les bras, les jambes, la colonne vertébrale, les mains, les pieds et le reste fracturés, traversés de clous et de broches». Corps et ville en béton armé, composites d’os, d’acier et de mots, «alliage sublime et déglingué».
«Tout se passait comme si j’avais été une masse inerte dépourvue de charpente, une sorte de ciment liquide dans lequel les phrases se plantaient comme des tiges d’acier. Peu à peu, ces barres compactes de lettres ont remplacé mon maigre squelette.»

«Tout se passe comme si je trouvais un double dans chacun des im-meubles qui m’entourent, comme si nous étions coulés dans le même moule, comme si nous étions des édifices emplis de voix humaines, un grand vide dans une enveloppe de béton armé.»
Outre les douleurs du corps, la ville rappelle l’auteur à d’autres blessures, à commencer par la disparition des proches qui ont émaillé son existence : celles du père ou de l’oncle, qui prolongent la vie «sur un mode mineur» : «Nuit profonde. Je ne pense à rien. Je vis. Je compte mes morts. Nous ne vieillissons pas à cause du temps qui passe. Nous vieillissons à cause des morts que nous portons et qui continuent de mourir en nous.»

Béton armé est un très beau et très émouvant récit, porté par une écriture sensible et poétique, un texte fragmenté, heurté, où alternent poussées, replis, jaillissements et collapsus, un magma traversé de flux de conscience incandescents.


Philippe Rahmy, Béton armé, La Table ronde, 2013. 17 €.



Aucun commentaire:

Publier un commentaire