lundi 31 mars 2014

Medoruma Shun, L’âme de Kôtarô contemplait la mer



Les fantômes d'Okinawa

Éric Bonnargent



Yayoi Kusama
Récompensé par les prestigieux prix Kawabata et Akutagawa, Meroduma Shun est pour la première fois traduit en français. L’action de ces six nouvelles se déroule sur l’île d’Okinawa où l’auteur est né en 1960. En lisant Meroduma Shun, nous découvrons les us et coutumes de cette île qui possède l’espérance de vie la plus élevée du monde. Nous découvrons certes sa gastronomie, mais aussi ses traditions, comme les combats de coqs, auxquels « Coq de combat » est consacrée, une nouvelle où un jeune garçon va avoir affaire à un chef de gang. « Rouges palmiers » met aussi en scène un adolescent, un passionné de boxe s’interrogeant sur son orientation sexuelle. Les autres nouvelles, tout aussi poétiques, appartiennent plutôt au genre fantastique et l’histoire de l’île, singulière et tragique, en constitue la toile de fond. Okinawa a hérité de traditions de l’ancien royaume des îles Ryūkyū, conquis par le Japon au XVIIe siècle. La narratrice d’« Avec les ombres », par exemple, est issue d’une lignée de prêtresses de l’ancestrale religion kaminchu dont la particularité était d’entretenir les liens unissant les vivants et les morts… À Okinawa, l’extraordinaire fait partie du quotidien des autochtones qui, dans « Mabuigumi, l’âme relogée », ne s’étonnent même pas de voir un aaman, c’est-à-dire un bernard-l’ermite, prendre possession du corps de Kôtarô, alors que son âme est partie contempler la mer : « L’âme de Kôtarô contemplait la mer avec une expression rêveuse. Les genoux ramenés sous le menton soutenaient le visage, tanné par la mer et les travaux des champs, avec ses cheveux taillés en courte brosse et sa barbe piquée de poils blancs. Il y avait dans tout cela un air de mélancolie, qui contrastait avec le mignon sourire dont il ne se départait pas d’ordinaire. » Si l’humour est souvent présent, notamment lorsque dans ce même texte les proches de Kôtarô s’évertuent à tenter de chasser le facétieux aaman du corps de leur ami, l’ambiance est bien à la mélancolie. Des fantômes surgissent sans cesse du passé, rendant impossible le deuil de ceux qui, même nourrissons, ont survécu à la bataille d’Okinawa, la dernière de la guerre du Pacifique, l’une des plus sanglantes, puisqu’elle fit 200 000 victimes, dont la moitié de civils. En effet, non contente de ses attaques kamakazes, l’armée impériale ordonna le suicide collectif de la population… Comme le regrette le narrateur de « L’awamori du père Brésil », « j’ai lu dans le journal que plus de la moitié des lycées d’Okinawa sont incapables de donner la date exacte de la rétrocession d’Okinawa au Japon. Ces lycéens ignorent sans doute aussi qu’Okinawa a été administrée par les États-Unis pendant vingt-sept ans. » Rendue au Japon en 1972, l’île est habitée de fantômes que ne peuvent voir que ceux qui le veulent bien…


Article paru dans Le Matricule des Anges. Février 2014.





L’âme de Kôtarô contemplait la mer
De Medoruma Shun
Traduit du Japonais par Myriam Dartois-Ako, Véronique Perrin et Corinne Quentin
Éditions Zulma, 281 pages, 21 €


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