jeudi 15 mai 2014

Juan José Saer, L'Ancêtre




Vision dévorante

Éric Bonnargent



« Toute vie est un puits de solitude qui va se creusant avec les années. »


The Matrix of Amnesia de John Isaacs
En 1515, trois navires accostent dans l’estuaire des fleuves Paraná et Uruguay. Un groupe d’hommes tombe dans une embuscade. Seul un jeune homme est épargné. Cette histoire vraie constitue le point de départ d’une épopée aussi littéraire que métaphysique.

« Ma condition d’orphelin, se souvient le narrateur au soir de sa vie, me poussa vers les ports. L’odeur de la mer et du chanvre mouillé, les voiles raides et lentes qui vont et viennent, les conversations des vieux marins, les parfums multiples d’épices et l’amoncellement des marchandises, prostituées, alcools et capitaines, bruits et mouvements, tout cela me berça, fut ma maison, servit à m’éduquer et m’aida à grandir, me tenant lieu, pour aussi loin que remonte ma mémoire, de père et de mère. » Les errances de l’adolescent font tellement penser à celles du jeune Jim Hawkins de L’île au trésor que le lecteur croit d’abord avoir affaire à un simple roman d’aventure. L’interminable traversée des limbes océaniques (« Mer et ciel finissaient par n’avoir plus de sens ni de nom ») par les trois navires qui, jusqu’à l’apparition des côtes, semblaient immobiles, « comme collés sur l’espace bleu », permettent de découvrir la singulière personnalité du narrateur, égaré dans le réel : confronté à la sauvagerie des matelots qui font de lui leur mignon, il se contente de « percevoir les faits comme à distance et vécus par un autre. » Même lorsque ses compagnons sont tués et dévorés, le jeune homme n’éprouve aucune émotion, continuant à se sentir « sans consistance, presque inexistant. » Là, dans cet estuaire où flotte « une odeur des origines, de formation humide et laborieuse, de croissance », ces hommes qui « ont la couleur de la boue des rivages, comme si eux aussi avaient été engendrés par le fleuve » préparent le plus horrible des festins : 
« La viande, lentement, fumait sur le feu. La graisse, en fondant, gouttait sur les braises avec un grésillement constant et monotone, et, par moments, elle formait un bref noyau de combustion, lequel, augmentant la fumée, attirait le regard des rôtisseurs qui se penchaient, attentifs, et entreprenaient d’égaliser le feu avec leurs longs bâtons. […] De cette viande qui, par degrés, rôtissait, montait une odeur agréable, intense, s’élevant avec les colonnes de fumée épaisse qui tardaient à se dissiper dans le ciel. Son origine humaine avait disparu de façon graduelle à mesure que la cuisson avançait ; la peau, qui avait foncé et s’était fendillée, laissait voir par ses craquelures verticales un jus aqueux et rougeâtre qui s’écoulait avec la graisse ; des brins de viande desséchée tombaient des endroits qui avaient brûlé et les pieds et les mains, recroquevillés par l’action du feu, n’avaient plus qu’une très lointaine parenté avec des extrémités humaines. Sur ces grils, pour un observateur impartial, ce qui était en train de rôtir, c’était la dépouille d’un animal inconnu. » 
Au cours de ces bacchanales annuelles dont ils mettent des semaines à se remettre, toutes les pulsions sont libérées : « Un père pouvait pénétrer sa propre fille de sept ou huit ans, un petit-fils sodomiser son grand-père, un fils se voir séduit par sa mère comme par une araignée humide, une sœur lécher avec un plaisir évident les seins de sa sœur. » Comment expliquer cette démesure de la part d’hommes que le narrateur qualifie d’« êtres les plus chastes, les plus sobres et les plus équilibrés de tous ceux qu’il m’a été donné de rencontrer au cours de ma longue vie » ? Peut-être parce qu’eux aussi – eux qui pour désigner les choses n’utilisent pas le verbe être, mais paraître (qui « a moins le sens d’une ressemblance que d’une méfiance ») – ont cette conscience de la fragilité et de la fugacité des choses et d’eux-mêmes : « De cette chair qu’ils dévoraient, de ces os qu’ils rongeaient et suçaient avec une obstination pénible, ils tiraient, pour un temps, jusqu’à ce qu’il se fût de nouveau dégradé, leur être faible et passager. » Sans doute dévorent-ils de l’être pour continuer à être. Leur organisation ritualisée à l’extrême est le symptôme d’une « peur de se perdre dans la pâte anonyme de l’indistinct » et c’est pourquoi chaque année ils gracient un homme, un Def-Gui, un témoin, qu’ils libèrent dès qu’ils repèrent des membres de sa tribu : « Ce monde-là, ils le soignaient, le protégeaient, en essayant d’augmenter ou plutôt de maintenir sa réalité. »
De retour en Espagne, le narrateur sera recueilli par le père Quesada, atteint de la même fragilité ontologique. À sa mort, le narrateur mènera une vie d’errance et de mendicité avant de rejoindre une troupe de comédiens avec laquelle il fera fortune grâce à l’adaptation de son histoire. Malgré les voyages dans toute l’Europe, il continuera à souffrir de son inadaptation au réel : « Parfois, je me sentais moins que rien – si par « se sentir rien » nous entendons le calme de la bête et la résignation –, moins que rien c’est-à-dire chaos lent et visqueux, dans lequel la parole est balbutiement et qui, justement parce qu’il est moins que rien et ne possède même pas la force étrangère du désir, se débat dans les limbes épais et comme étrangers du mépris de soi et des rêves d’anéantissement. »
Bien que méconnu en France, Juan José Saer (1937-2005) est considéré comme l’un des plus grands écrivains argentins du siècle dernier. Comme l’écrit Alberto Manguel dans la postface : « Dans L’Ancêtre, écrit Alberto Manguel sans sa postface, on trouve les échos des Voyages de Gulliver de Swift, du Supplément au voyage de Bougainville de Diderot, mais aussi ceux de Borges dans Le Rapport de Brodie. »


Article paru dans Le Matricule des Anges. Avril 2014




L’Ancêtre
De Juan José Saer
Traduit de l’espagnol (argentin) par Laure Bataillon
Le Tripode. 200 pages. 17 €


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