lundi 14 janvier 2013

Mauricio Ortiz, Du Corps

Chère chair
Éric Bonnargent


Jason Freeny
En 1999, au cours d’un voyage au Mexique, Antonio Tabucchi tombe sous le charme d’un petit livre découvert par hasard : Del Cuerpo, d’un certain Mauricio Ortiz, docteur en médecine. Il écrit aussitôt un article pour El País dans lequel il émet le souhait que ce livre soit publié. Depuis le mois d’avril, Du Corps est disponible en français.
Contrairement à ce que le titre pourrait faire croire, Du Corps n’est pas un traité, ni de philosophie ni de physiologie. Il est bien plus que cela et c’est sans doute pourquoi il réussit à si bien dire la complexité du corps qui se dérobe à toute tentative de définition. À la question « Qu’est-ce que le corps ? », nous pourrions répondre à la manière de Saint Augustin à propos du temps : si personne ne nous le demande, nous le savons : mais que nous voulions l’expliquer à la demande, nous ne le savons pas. Malgré l’intimité que nous partageons avec lui, nous ne savons rien de notre corps ; il fonctionne, c’est tout :

« De même que les globules rouges n’ont aucune notion de métrique ou de philosophie, les besoins de l’hémoglobine demeurent totalement étrangers à la pensée […] et nous ignorons tout des peines qu’éprouve le rein à distiller les urines, ou de la lente poussée des cheveux dans leur follicule. »

Ne pas sentir son corps, être dans l’ignorance de cette incroyable machinerie dans laquelle les théologiens ont cru voir une preuve de l’existence de Dieu est la plupart du temps un signe de bonne santé :

« la tête est creuse. Plus que des viscères, elle contient des rêves, plus que des tissus, des pensées. […] Le cerveau n’existe que dans les salles d’opération et sur les tables d’autopsie. »

À travers une centaine de textes de quelques pages chacun, Mauricio Ortiz s’intéresse tantôt en médecin, tantôt en philosophe, tantôt en poète à la complexité de notre corps afin d’en révéler toute la richesse. Le lecteur sera frappé par la pertinence poético-physiologique de certains phénomènes, comme celui de la danse des lumières qui apparaissent à la surface de nos paupières lorsque nous fermons les yeux, comme celui des battements de notre cœur ou de nos crispations musculaires. Les sensations que nous éprouvons à notre réveil, en cas de vertige, en cas de douleurs, forte ou légère, soudaine ou lancinante, sont tout aussi belles et pertinentes. Mauricio Ortiz s’emploie aussi à attirer notre attention sur des phénomènes que nous oublions tant ils sont habituels comme le souffle pourtant si protéiforme qui nettoie les lunettes, rythme les paroles, mais peut se transformer en haleine, forcément mauvaise, à cause du tabac ou de l’emploie de certains mots… Le corps est parfois source de souffrance, il est malade et meurt, mais, pour celui qui sait encore s’émerveiller, il est plus souvent source de plaisir. Sans parler de la sexualité à laquelle l’auteur consacre la troisième partie, qui n’a pas connu l’extase en se grattant ?
En réalité, il y a trois manières d’appréhender le corps. Il y a d’abord le corps externe, tout en surface. Ses limites sont impossibles à cerner. Notre corps se projette dans les paysages, les sons et les odeurs que nous percevons. C’est pourquoi les lunettes sont, pour celui qui en a besoin, un organe comme un autre. Comme toutes les petites infirmités, les lunettes sont souvent le signe d’une certaine vigueur de l’âme car elles « apparaissent aussi chez ceux dont la vue a été beaucoup sollicitée : comme le cor au pied du pèlerin ou le durillon dans les mains du laboureur, elles sont à la fois le résultat et le garant d’un travail dur et constant. »
Ce corps externe est martyrisé et plusieurs de ses manifestations sont dissimulées car considérées comme honteuses : les bourrelets, les boutons, la transpiration, etc. Le corps externe est un symptôme social :

« Oui, pour gagner le ciel, de nos jours, il faut un corps d’athlète, une vocation de martyr de l’allopathie, et un attachement indéfectible à la thérapie alternative. Il faut se plier à une diète très stricte aux saveurs les plus fades, ingérer chaque matin drogues publicitaires et produits naturels, s’enduire de baumes, de parfums et autres maquillages, se talquer, être un maniaque sexuel dans le strict cadre fixé par les normes, avoir peur de tout ce qui nous menace, et s’affranchir des vices qui nous polluent. »

L’obsession de la pureté nous conduit à rejeter le corps interne qui est « un corps différent, où n’entre pas la lumière, où la température est incroyablement stationnaire, et où tout n’est que liquides et cavités virtuelles. » Dans l’organisme, dans le monde de la chair dissimulé par la peau se met en place une dialectique du vide et du plein. Le corps a un besoin de se remplir et de se vider, physiquement et métaphysiquement (« La tête fait le plein d’idées et il n’y en a que de nouvelles qui puissent la vider »). Mauricio Ortiz n’hésite pas à consacrer de belles pages à ces réalités organiques en quête d’extériorité dont les belles âmes répugnent à parler au nom de convenances éthico-hygiénistes, comme les menstruations, les rôts, les pets… À propos des mucosités et des excréments (« Fanfare » et « Caca »), le lecteur sera surpris par la finesse drolatique avec laquelle l’auteur en parle. Nous éprouvons une telle répugnance envers ces sujets qu’un politiquement correct se met en place. Le sperme et le foutre, par exemple, sont deux choses différentes pour le commun des mortels :

« Le sperme vit dans les tubes à essai et on l’analyse au microscope. Le foutre, c’est mal, il pénètre dans le corps de l’être aimé ou imbibe le papier hygiénique, il finit enfermé dans du latex ou flottant dans la baignoire, desséché sur le pantalon de pyjama, odorant sur le drap, jaune sur le slip, gluant dans la main. […] L’un est sérieux et solennel, objet de traités et de manuels, et caractérisé par une odeur sui generis. L’autre a l’odeur du foutre, ni plus ni moins, et il en a le goût. »

La relation entre l’extériorité et l’intériorité est parfois très incertaine :

« L’évidence est parfois trompeuse : ainsi, les quelques mètres de l’intestin – dont le nom veut dire intérieur, interne – sont bien extérieurs : c’est d’ailleurs pour cela qu’ils peuvent héberger entre leurs parois des milliers de bactéries. […] Les yeux, qui en principe sont des organes externes, outre qu’ils sont des fenêtres qui ouvrent sur l’âme, sont, par la même, des fenêtres à l’intérieur du corps : la rétine est déjà interne, avec sa couronne de vaisseaux sanguins et sa trame de nerfs. […] La lecture est externe : papier et petites lettres noires, et intérieures : la surprise, la stupeur, l’apparition. »

Cette dichotomie entre corps externe et corps interne est résolue et dépassée par ce que Mauricio Ortiz appelle finalement « le corps émotionnel ». Ce corps est fragmentaire puisqu’un « morceau de notre âme reste avec l’ami que l’on quitte, un autre sur une terre lointaine, un autre encore dans l’esquisse d’un tableau ou l’encre nécessaire pour écrire un mot. D’autres fragments se perdent au cours d’une joyeuse bringue », éprouve de la joie et souffre. Le corps émotionnel n’est finalement rien d’autre que l’âme, changeante et contradictoire. Il y a de doux relents nietzschéens chez Mauricio Ortiz lorsqu’il évoque la multiplicité de notre être :

« On est marin dans le livre que nous lisons, et l’instant d’après, on se retrouve dans le rôle austère de confesseur ; tantôt tueur sadique d’une souris dans l’arrière-cuisine, tantôt joyeux convive chez des amis, ou encore malheureux martyr d’une crise d’hémorroïdes. »

Plus le sujet lutte contre l’incohérence de ses aspirations et de ses désirs, plus il tente de conquérir une illusoire unité et plus il souffre. L’unanimité est la maladie de l’homme moderne, telle est la leçon qu’il faut retenir de ce livre qui cache à l’intérieur de ses pages, sous l’austérité de sa couverture une infinité de trésors :

« on aspire à l’unanimité, et, à travers elle, à l’expression maximale de la pathologie mentale : l’homme à personnalité unique, un fou piégé au milieu de la rivière sur sa pierre solitaire. »





Mauricio Ortiz, Du Corps. Traduit de l’espagnol (Mexique) par Roland Faye. Préface d’Antonio Tabucchi. 18 €

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