mercredi 16 janvier 2013

Eugenio Corti, La plupart ne reviendront pas

L'enfer glacé

Romain Verger

Guy Maddin, My Winnipeg, 2008.

En juin 1942, le jeune sous-lieutenant d’artillerie Eugenio Corti est envoyé à vingt et un ans sur le front russe. Le 16 décembre 1942, après l’encerclement de la 6ème armée à Stalingrad, les Soviétiques déclenchent une puissante offensive, visant à désenclaver la ville et au-delà, à couper les arrières de toute l’armée allemande du Caucase, dont le flanc se retrouve découvert sur plus de 1000 kilomètres. Les forces du Troisième Reich et leurs alliés (dont la 8e armée italienne du général Gariboldi) battent en retraite en janvier 1943, cherchant désespérément à éviter l’encerclement et à échapper à la mort. Sur les 130 000 soldats pris en tenaille, seuls 45 000 parviennent à rejoindre les panzers à Tchertkovo le 17 janvier. Des 30 000 soldats du 35e corps d’armée italienne, seuls 4 000 sortiront de cette poche dont 3 000 blessés ou atteints d’engelures. Tournant décisif de la Seconde Guerre Mondiale, c’est aussi une effroyable débâcle pour les troupes italiennes dont le récit de Corti décrit l’horreur : d’interminables marches dans les «étendues infinies de neige vierge» par des températures glaciales avoisinant les -40° C, suivies de nuits où le froid et le vent rendent tout repos impossible et le sommeil suicidaire.

Né en 1921, l’auteur du Cheval rouge a rédigé ce journal de guerre dans un hôpital militaire dès son rapatriement du front russe. Comme le dit François Livi, «sa vocation d’écrivain est née dans la steppe russe, quelque part entre Abrossimo et Tchertkovo, entre le 19 décembre 1942 et le 17 janvier 1943». Pour autant, Corti ne cherche aucunement à patiner son récit d’une quelconque esthétique, fût-elle macabre. La réalité suffit, l’atroce réalité, fidèlement, objectivement et sobrement dévoilée, jour après jour, sans lyrisme ni pathos, comme si le froid glacial allait jusqu’à annihiler toute possibilité d’effusion émotionnelle.

Face aux forces russes dont les compagnies décimées sont instantanément remplacées comme d’indestructibles machines de guerre, les troupes italiennes subissent une débandade sans pareille : les véhicules qui manquent de carburant ou grippés par le froid ne démarrent plus, matériel et armes ont été abandonnés lors du repli. Et le terrain pilonné par l’artillerie russe n’est plus accessible aux avions ravitailleurs. Le désordre est total : «Inutile de se démener plus avant : nous n’étions plus une armée. Je n’avais plus affaire à des soldats, mais à des êtres incapables de se maîtriser, n’obéissant plus désormais qu’à un seul instinct bestial : l’instinct de conservation.» D’autant que l’aide des Allemands, mieux équipés, se réduit au strict minimum. Abandonnant les blessés aux morsures du froid et à une mort certaine, leurs tracteurs chenillés se contentent de récupérer les armes éparpillées.

Ce sont quotidiennement les mêmes visions d’humanités pétrifiées, visions hallucinées de ces plaines blanches jonchées de chevaux, de soldats morts d’épuisement et saisis par le froid, «statues de glace» aux yeux «semblables à du cristal», figées dans leurs derniers instants de vie, une vie suspendue à un «rictus de douleur» :
«Il semblait pousser un terrible cri de protestation contre la monstruosité de la guerre. J’eus l’impression de voir dans ce soldat le peuple russe tout entier qui depuis tant d’années gémit et endure des douleurs que nous n’imaginons même pas.»

«Je me tournai vers ces visages couchés dans la neige ou tournés vers le ciel, vers ces yeux à demi fermés, où le liquide gelait progressivement ; les corps étaient en train de se raidir dans les postures les plus étranges.»
Corti égrène ces journées passées à marcher, à n’avaler que de la neige. On lutte contre les engelures, en remplaçant ses brodequins par des morceaux de couverture ou de fourrure dont on s’enrobe les pieds, on fend le froid de son masque de glace ; et la nuit (qui tombe vers quinze heures), on se réchauffe comme on peut, d’un peu de paille ou, par chance, de la protection d’une étable ou d’une isba qui ne serait pas bondée d’Allemands. Le froid rend fou : il prive de sommeil, désoriente et provoque le délire, poussant certains soldats italiens à chanter pieds nus dans la neige quand ils ne se mettent pas à tirer sans raison sur les leurs.

À tous ces soldats pris en tenaille dans ce qu’ils nomment la «Vallée de la mort», le souvenir de la patrie affleure à la conscience tel un paradis perdu, n’en révélant que plus cruellement, par contraste, les conditions inhumaines de leur expérience :
«Par moments m’apparaissaient les jardins de la Riviera inondés de soleil. Quelle chaleur là-bas! La chaleur ! C’était infiniment attirant, c’était indicible : «Fais, Seigneur, qu’un jour je puisse retourner là-bas!»

«Le souvenir de l’Italie affleurait par moments : il faut en avoir été éloigné pour se rendre compte à quel point elle est belle et surtout agréable à vivre. Les souvenirs et les réflexions se succédaient — la Riviera, sa chaleur...»

«Et dire que là-bas, dans notre Patrie lointaine, nul ne connaissait leur sacrifice. Nous autres, de l’armée de Russie, avions vécu la tragédie tandis que la radio et les journaux parlaient d’autre chose : c’était comme si le pays tout entier nous avait oubliés.»

Et comme le veut toute expérience extrême, dont les guerres fournissent tant d’illustrations, l’homme en vient à s’animaliser, à s’insensibiliser, devenant sourd à l’empathie. Il y a ces hommes épuisés ou blessés qu’il faut savoir abandonner sur la route, en tournant le dos à leurs suppliques, ces cadavres à déshabiller de leurs manteaux pour en couvrir les vivants, ou ce fantassin aux pieds gelés dont la charité exigerait que Corti lui cède sa place de passager d’un camion, et dont «l’instinct de conservation» le pousse à refuser : «je résistai, avec un égoïsme féroce, à ses supplications réitérées : à l’intérieur de moi se formait un gel tout aussi impitoyable que celui qui nous tenaillait.»

Le froid n’est pas le seul anesthésique affectif. Les Allemands fournissent quotidiennement aux Italiens des preuves de déshumanisation avancée : ils chassent ceux qui tentent d’accéder aux isbas, leur volent chevaux et viande, lorsqu’ils ne rivalisent pas de barbarie, aspergeant des Russes d’essence et les enflammant vivants ou violant toute une nuit une jeune femme avant de l’abattre froidement au matin. L’absurdité universellement partagée par les guerres s’incarne ici dans une alliance contre nature, où l’ennemi se fond aussi dans la figure de l’allié, coalition frelatée vers laquelle l’Histoire a fourvoyé tout un peuple :

«Tandis que d’un côté j’abhorrais les Allemands à cause de leur barbarie, qui me poussait même par moments à les exclure de la famille humaine, et pour l’ostentation réellement grossière avec laquelle ils affirmaient tenir les autres hommes pour des êtres inférieurs, nés pour être exploités et tenus de remercier leurs exploiteurs, de l’autre je rendais grâce au Ciel qu’eux aussi fissent partie de notre colonne.»

Eugenio Corti, La plupart ne reviendront pas, Éditions du Rocher, 2008. Trad. : François Livi. 9,20 €





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