mercredi 27 mars 2013

Sophie Loizeau, Caudal

L’anormâle langue

Romain Verger

© Yama Bato, A Dream, 2013.
«La femme de La Femme lit poursuit d’enfoncer dans sa langue, elle prend tous les risques / du musc en tête à l’échancrure»

C’est bien en effet dans le prolongement direct de La Femme lit qu’il convient de lire le dernier recueil de Sophie Loizeau, dont Le roman de diane (à paraître prochainement) complètera le triptyque.

Écrire, c’est s’incorporer la langue et la faire sienne, au risque d’en rompre l’apparente harmonie : «elle sacrifie la belle résonance en or / les morts à sa grammaire». Pour jouir de la langue, il faut d’abord s’en inquiéter, en éprouver les manques et les blessures. Ainsi s’ouvre le recueil («d’abord mon ouïe qu’on agresse»), sur une douleur comme aussitôt vengée d’une sanction infligée à la figure masculine qui tentait de se tailler une place dans le poème renaissant.

Au mâle qui voulait franchir le seuil du recueil, l’auteure inflige la castration, l’amuïssement, comme s’il s’agissait d’emblée d’en finir avec cette conception psychanalytique et phallocentrique d’inspiration freudienne qui pense négativement la femme, en homme sans pénis :  

«c’est un mâle il n’a pas (de vulve), il se tient sur le seuil puis rétrograde en silhouette»

De la figure masculine fortement sexuée qui hantait les premiers recueils et dont les avatars allaient du bouc à Pan, il ne reste rien ici. Le recueil s'en libère pour instaurer le règne du féminin, d’un féminin polyvalent, capable d’incarner tous les rôles, «actrice totale en toute circonstance» ou «lectrice tous genres confondue» ; d’où la figure récurrente de Diane, avec laquelle finit par se confondre l'auteure, qui synthétise en elle les principes masculin et féminin.

Du Corps saisonnier à Caudal, en passant par Environs du bouc et La Femme lit, le déplacement s’accroît de recueil en recueil. Sa poésie érotique opère une conversion du corps physique au corps de la langue, à sa matérialité. Ce qui perdure de la sensualité des chairs relève de l’ouverture du corps à la nature, aux territoires qu’il traverse et dont il aime à se laisser traverser, ici étendus à une géographie allant des Balkans à la Nouvelle Zélande :
«devant les deux baies, le jardin entre à flots»

«je foule dans les feuilles à mi-mollets l’allée

j’enfonce dans le parenchyme des feuilles, à nue dans cocon»

Dans Caudal, la sensualité est partout mais les évocations puissamment érotiques des premiers textes en sont ici quasiment absentes. Le leitmotiv de la génitalité s’est peu à peu transformé en une obsession du genre : «j’accentue le matériau, je ne pense qu’à ça».

Les poèmes deviennent lieu d’expérimentation et de refonte de la langue. Au mépris de l’arbitraire du signe, Sophie Loizeau entend tordre le coup à l’Académie, rétribuer la langue de cette part féminine dont l’ont amputée ces hommes — lexicographes et grammairiens — qui depuis des siècles, ont façonné sa syntaxe à leur image. D’une écriture militante, elle érige sa poésie contre la «norme mâle de la langue», «le rance système. androcentrique» qui a contribué à digérer le genre et à lui faire préférer le neutre au féminin.

Pour ce faire, l’auteure opte pour un coefficient de subjectivité maximal :

«sexuant les neutres j’obtiens qu’elle acte, actrice totale en toute circonstance / elle a neigée le est conforme au vœu ; elle et son auxiliaire»

Ainsi revendique-t-elle les accords féminins du participe passé avec avoir («les roses avaient souffertes»). Les tournures impersonnelles perdent leur neutralité pour se sexualiser («elle y a»), de même qu’elle lève l’ambiguïté de l’article élidé («la animale», «la autre») et féminise le pronom objet «lui» («je les la lèche»). Au fil des pages, le genre féminin contamine viralement la langue, additionnant et cumulant ses indices («sa cette forêt»), féminisant, efféminant tout sur son passage. Sophie Loizeau souligne les liaisons, les rimes féminines, elle fait sonner et résonner les e muets : «leplatanenu» : «la e muette disparaîtra». Caudal, n’est-ce pas la queue des mots — terminaison et «appendice du mythe», cette marque sexuée qu’ils brandissent fièrement et que l’auteur va s’appliquer à rabattre jusqu’en ses formes les plus inattendues, telle l’apostrophe, ultime caudale de la langue, réduite au point, à l’antique punctum qui avait vocation à séparer les mots : «j.écris d.imprévisibles choses.»

Sans doute l’expérience évoquée de la maternité explique-t-elle pour partie cette imprégnation croissante de l’écriture de l’auteure par le principe féminin. La relation mère-enfant (dans la figure elle-même féminisée de Nin —> Ninon —> Nina) fonde un nouveau couple dont l’expérience fusionnelle de la grossesse ne demande qu’à s'entretenir au-delà de la naissance et de la séparation qu’elle symbolise :  

«a clos la veine ombilicale la pince de Barr que j’ai d’elle / ni son bracelet de naissance / perdu chat bleu partout j’ai cherché pour elle la perte est moins sévère que s’elle s’était agit de nin-nin — la perte est pour moi»

Et par-delà la différenciation même induite par l’expulsion se maintient l’échange symbiotique et spéculaire :
«près d’un mètre elle / aux dimension de la baignoire. à rincer ses cheveux et soutenir d’une main son crâne la même ancienne joie passe d’yeux à yeux».

Mais c’est surtout dans la réciprocité de leurs langues que la mère et la fille entretiennent leur continuum :
«la langue la baigne, elle baigne ma fille / ta moi et ma moi comment cela aussi dans l’échange quand je la désigne en disant / toi c’est moi, c’est ta moi à toi».

Parce que la poésie — occupation accaparante et jalouse — est aussi celle qui sépare l’enfant de sa mère («à l’écriture le rôle du tiers séparateur pour Nina dans notre couple»), l’écriture se fait réparation en entretenant la fusion JE-ELLE (première et troisième personne), par la synthèse grammaticale des accords sujets-verbes : «j’en a» / «elle y suis». Dans l’écriture comme dans sa vacance, la langue toujours menace de se dresser et de trancher, prenant dans l’imaginaire infantile la figure effrayante du médecin-chirurgien :
«les dire d’elle : moi joue à les jouets / le docteur. il coupe les yeux et les oreilles, il coupe / le nez. il coupe le cou avec un couteau»

Déroutante par ses audaces linguistiques tout en restant sensible, la poésie de Sophie Loizeau creuse un peu plus la langue pour nous en révéler la face cachée et nous donner à en savourer la chair.



Sophie Loizeau, Caudal, Flammarion, 2013. 12€







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