jeudi 7 novembre 2013

Tom Drury, La fin du vandalisme


Autopsie de l’ennui
 Éric Bonnargent


Gregory Crewdson, Beneath the roses

À la manière de William Faulkner qui, pour mieux saisir la quintessence de son Sud natal, situa l’action de ses principaux chefs-d’œuvre dans le comté fictif de Yoknapatawpha, Tom Drury, né en 1956 dans l’Iowa, place l’action de La Fin du vandalisme (le premier volume d’une trilogie débutée en 1994 dont les tomes suivants, Hunt in dreams et Pacific sont parus en 2000 et 2013) dans le tout aussi fictif comté de Grouse, dans le Midwest. Loin d’être secoué par le bruit et la fureur, ce comté rural est écrasé par l’ennui et l’inertie. Difficile, d’ailleurs, de raconter l’intrigue de ce roman dans lequel il ne se passe rien, ou presque. Tom Drury réalise ainsi le rêve de Gustave Flaubert d’écrire « un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut (lettre à Louise Colet du 16 janvier 1852). »
Tout commence à Grafton, une bourgade sinistrée de 321 habitants (« Les services désertaient Grafton, comme des graines de pissenlit soufflées aux quatre vents. Vingt-cinq ans auparavant, la ville avait deux tavernes, trois églises, un dépôt de bois, un salon de coiffure pour hommes et une banque. De tout cela il ne restait plus aujourd’hui qu’une taverne et deux églises »), où est organisée une collecte de sang au cours de laquelle débute l’idylle entre les deux personnages principaux, Dan Norman, le shérif, et Louis Darling, encore mariée à Tiny, un petit voyou sans envergure : « Dan croyait savoir que Tiny était l’auteur d’une série de cambriolages au magasin Chez Westey, Tout pour la ferme, sur la Route 18. Il n’y avait pas vraiment de preuves. » Dan Norman ne s’intéresse ni à ces petits cambriolages, ni aux étranges vols de tracteurs et de moissonneuses-batteuses qui ont lieu depuis quelques semaines dans la région, « une bonne partie de son boulot de shérif, telle qu’il le pratiquait, consistait à compter sur le temps. » Ses principaux faits d’arme consisteront à déloger des adolescents ivres du toit d’un château d’eau et à arrêter son compagnon de chasse coupable d’avoir abattu par erreur un héron bleu. Pour le reste, Dan Norman reste passif, indifférent, même au sort du nourrisson qu’il a trouvé dans un caddie sur un parking de supermarché. Le bébé, appelé Quinn, est pourtant l’attraction du comté, l’un de ces événements extraordinaires sortant de temps à autre la population de sa torpeur : « Ainsi décida-t-on d’organiser une Grande Journée en l’honneur de Quinn, le 14 octobre, dans la ville de Romyla. Grande Journée, c’était le terme choisi lorsqu’une ville organisait un événement en place publique dans le but de célébrer autre chose qu’un jour férié traditionnel. On pouvait organiser une Grande Journée pour envoyer un enfant malade à la Mayo Clinic de Rochester, afin que les pompiers puissent s’acheter des haches et des bottes neuves, ou bien juste pour que tout le monde boive et danse dans la grand-rue. » Même la campagne électorale en vue de sa réélection ne l’intéresse pas. Tour à tour tendre et bienveillant, ironique et joueur, Tom Drury parvient tout de même à nous intéresser au destin insipide d’une petite centaine de personnages dont le quotidien consiste surtout à faire passer le temps. Même les histoires d’amour sont banales. Le mariage de Dan et de Louise sera certes heureux, mais ce ne sera qu’un petit bonheur, ce qui, à en croire Pansy, l’amie de Louise, est déjà pas mal : « Avant, mon petit copain me collait des gifles, dit-elle. Sans raison. Il me giflait, pour le meilleur et pour le pire, dans la santé comme dans la maladie. Il me giflait pour que ça lui porte bonheur. […] et il s’est mis à me brûler avec des cigarettes. Au début les gifles m’ont manqué, jusqu’à ce que je m’habitue à la cigarette. Et puis il a arrêté de fumer. […] Finalement, il s’est tiré. Il me manque, toutes les atroces saloperies qu’il m’a faites me manquent. »
Si Tom Drury parvient à décrire l’ennui sans jamais être ennuyeux, c’est aussi parce qu’il joue avec les attentes du lecteur. Des tensions dramatiques naissent, se déploient et s’essoufflent. Même les conséquences de la jalousie féroce de Tiny envers son rival sont nulles. Sa principale action d’éclat sera de saccager l’installation sur le vandalisme organisée par le lycée de Morrisville-Wylie pour le bal de fin d’année. Ce sera d’ailleurs la pire manifestation du mal à laquelle sera confronté le lecteur…
La Fin du vandalisme est un roman sans intrigue ni héros, sans gentils ni méchants, un extraordinaire voyage dans l’ordinaire du comté de Grouse, comté qui est le véritable sujet, « presque invisible » de ce livre aussi étonnant que fascinant.

Article paru dans Le Matricule des Anges (octobre 2013).





La Fin du vandalisme
De Tom Drury
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard
Cambourakis. 384 pages. 23,50 €

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