jeudi 30 mai 2013

Alban Lefranc, Le ring invisible

Généalogie de la rage

Romain Verger





Dans Le ring invisible, Alban Lefranc se glisse dans la peau de Mohamed Ali, triple champion du monde de boxe poids lourds et figure culte, surnommé «The Greatest of All Time». Mais si les dernières pages du livre évoquent en accéléré quelques étapes de la carrière du champion jusqu’à son atteinte par la maladie de Parkinson (le héros épousant comme inéluctablement la déchéance des grands boxeurs rongés par la drogue, broyés dans leur corps, laminés par le succès et les médias), c’est à Cassius Clay qu’il s’attache, de sa naissance à sa victoire sur Sonny Liston en 1964, reconstituant le processus de construction d’un champion porté au combat par une volonté d’en découdre avec ses démons intérieurs.

La dimension romanesque l’emporte de loin sur la prétention biographique. Et c’est tout l’intérêt de ce livre qu’on pourra lire comme l’heureuse tentative de saisissement d’une rage en devenir, parce que l’auteur se laisse habiter par son sujet, que son écriture empathique et percutante en est souvent possédée, traversée d’humeurs et de fluides : salive, sang, sperme, neutralisés dans la vision finale d’une mer contemplée de l’œil hébété du malade.

C’est la traversée du ring invisible, l’introspection et la scrutation de «toutes [l]es parties invisibles et irréparables» de Clay, sous «les parties visibles et palpables et réparables d’un corps» offertes en partouze télévisuelle :
«Dans une soixantaine de minutes, mon ring invisible viendra coïncider avec le ring visible, avec le ring visible et vu par tous et reproduit à des millions d’exemplaires sur les écrans des spectateurs et dans les circuits privés des cinémas qui retransmettent le combat.»

Lefranc fait du meurtre raciste d’Emmett Till, ce jeune afro-américain massacré pour avoir flirté avec une blanche, le ferment de la haine du futur champion, alors âgé de 13 ans.
«Et au bout de trois heures ils avaient défait son visage, ils avaient tari les cris de sa gorge, le gamin n’essayait plus de bafouiller des raisons, le gamin n’avait plus de bouche ni d’yeux pour se poser sur une femme blanche et ses raisons n’étaient plus que du sang et d’autres choses sans nom qui coulaient sur son absence de visage.»

Une haine instillée par son père alcoolique (Cassius Clay senior), dont la voix le poursuit de Louisville à Miami Beach, l’exhortant à le venger de décennies d’humiliation, du meurtre infâme de Till érigé en symbole des horreurs de la ségrégation raciale. Le jeune Cassius Clay s’emplit la bouche de son exemple, jusqu’à en faire le moteur de sa haine. Chaque coup porté sur le ring s’enfièvre de la révolte du peuple noir :
«Écoute, Emmett, écoute ma promesse : toi qui n’as plus de visage, je te donnerai le mien.
Tu marcheras dans le monde avec mes yeux et ma bouche, derrière la barrière de mes poings.
Tu ne bégaieras plus.
Mon silence veillera sur ta parole en sang.»

Par ses insultes proférées à l’adversaire, par son art de la bonne distance et des esquives suivies de contre-attaques fulgurantes, Cassius Clay se métamorphose en Mohamed Ali, léguant à son poing son exécration viscérale :

«ça y est, tu es près de lui, il pense encore plus fort, plus lourd, plus crispé, il pense : cible — là — devant, et tu vois les grosses gouttes de pensée lente qui coulent entre les poils de son torse,
tu danses sur tes appuis, d’avant en arrière et de droite à gauche, de gauche à droite et d’arrière en avant, tu changes de garde, droite en avant gauche embusquée, tu romps ta garde, tu effaces ta garde comme la chose la plus superflue du monde sur un ring, tu sautilles, les deux poings mous le long de tes hanches, tu offres ta tête sur un plateau, tu es Jean le Baptiste décapité souriant, ta tête danse sur le disque de ton cou, et voici que la grosse carlingue huilée s’affole et jouit déjà, voici qu’il trépigne de te voir si près, sans défense, jeune nègre naïf de Louisville, livré, (livré comme Emmett qui s’avance vers les Blancs les mains enfouies dans les poches, livré comme Emmett qui croit que parler peut suffire)
tu le laisses amorcer le crochet le plus lent du monde, tu entends le grincement de ses muscles,
(tu vois les Blancs qui se fatiguent de cogner, les Blancs qui soufflent entre deux coups de poing, qui essuient leurs phalanges poissées de sang)
tu l’entends amorcer son coup avec un bruit de poulie, tu entends le seau (son crochet droit) remonter à la surface du puits, tu fais un pas de côté, tu bondis cabri sur sa gauche, tu dépasses les deux têtes rouges luisantes, ses poings papillons mous, et voici tout près de toi sa tête vivante, chair rose friable qui peut saigner,
et comme tu n’as pas le temps d’y enfoncer un coup décisif, tu prends une brève inspiration et tu lui souffles sur l’oreille,
pfffffffffffffffff»



Alban Lefranc, Le ring invisible, Éditions Verticales, 2013.




Aucun commentaire:

Publier un commentaire