lundi 14 octobre 2013

Paul Gadenne, Siloé

Cette grâce d'exister


Romain Verger

Publié en 1941, Siloé est le premier roman de Paul Gadenne. Largement autobiographique, il raconte l'éveil d'une conscience favorisé par l'épreuve de la maladie. De même que dans La Montagne magique de Thomas Mann, Simon Delambre tire de son séjour au sanatorium du Crêt d'Armenaz un enseignement bien plus essentiel que la préparation au concours de l'Agrégation de Lettres à laquelle il se consacre au début du récit. Il en sortira même métamorphosé comme l'aveugle-né de l'Évangile selon Saint-Jean qui, après s'être baigné dans la piscine de Siloé, voit. En l'immobilisant, la maladie lui rend le monde enfin visible.

Poussé par son père vers une carrière d'enseignant, Simon prépare l'Agrégation de Lettres à la Sorbonne, sans conviction. Cette débauche d'énergie intellectuelle le renvoie à cette vie "morne, étroitement réglée et délimitée" des parisiens engrenés dans un "vaste mouvement de va-et-vient". Contrairement à son condisciple Elster qui s'épanouit dans ses études et s'y accomplit même totalement, Simon en vient à douter : "Notre vie a besoin d'un exhaussement, d'un aliment spirituel que toutes ces analyses ne nous fournissent pas." Rien n'étanche cette soif de vie plus essentielle à laquelle il aspire. En ce sens, le diagnostique de sa tuberculose met un point d'arrêt à cette carrière toute tracée d'enseignant pour l'ouvrir au mystère du monde. La lecture des traités de médecine, sa sensibilisation aux secrets de l'anatomie, l'intérieur de son corps soudain révélé par la transparence radiographique lui font entrevoir les premières manifestations du divin : "Le fonctionnement de cet organe était d'une perfection qui l'émerveillait, car, sans parler des curieux échanges qui s'y accomplissaient, le mécanisme de ces deux mouvements alternés constituait une espèce de miracle dont il ne revenait pas ; et ce jeu d'équilibre constamment perdu et repris auquel le corps tout entier se livrait à toutes les minutes et qui se reproduisait dans la marche même, était un phénomène aussi passionnant pour l'attention que les péripéties les mieux agencées du théâtre ancien et moderne."

La présence de Dieu affleure déjà dans la figure du docteur Lazare (dont le nom préfigure la résurrection de Simon) envers lequel Delambre manifeste "une ardeur sérieuse de martyr", comme elle se manifestera plus tard au sanatorium, incarnée dans le docteur Marchat, un homme invisible dont les apparitions sont comparables à celle d'un dieu caché qu'on ne rencontrerait qu'après "avoir satisfait à un certain nombre de rites et subi plusieurs cérémonies initiatoires". Le sanatorium lui-même est hautement symbolique de cette conversion spirituelle : un "bâtiment d'allure vertigineuse", "ensemble hardi de verticales" dont la salle-à-manger rappelle une nef. Certes, les premières semaines passées au Crêt d'Armenaz le déçoivent. Écrasés par l'autoritaire Sœur Saint-Hilaire, les patients lui semblent ternes et insignifiants, comme s'ils n'avaient pas su tirer de leurs souffrances un quelconque surcroît d'humanité.

"[Le sanatorium] constituait, avec ses étages de prairie, une espèce d'îlot verdoyant... Mais de tout cela on ne pouvait presque rien voir. Le temps restait morne, bouché. La forêt, les rochers, privés de couleurs, se confondaient dans une grisaille uniforme qui semblait exsuder à la fois de cette terre gonflée d'eau, de ces prairies repues ; tandis que le ciel, comme une toile dont on ne peux arriver à retenir les plis, pendait tristement d'un bord à l'autre de la muraille circulaire qui opposait à tout désir d'évasion ses barrières proches."

Reclus dans sa chambre ou errant dans des couloirs aux portes toutes semblables, confit dans une "vie rongée par une multiplicité de besognes machinales", il se sent rattrapé par la monotonie de son existence passée. Mais peu à peu, Simon s'ouvre aux autres et apprend de leur fréquentation. De tous les pensionnaires (Lahoue, Pondorge, Kramer, Lablache ou Massube), Jérôme Cheylus est sans doute celui qui exerce sur lui la plus forte influence. Peintre, il sensibilise Simon à l'art et l'éveille à la conscience d'être dont participe le geste créateur. Véritable "apôtre muet", il l'initie aux mystères de la nature à l'occasion de leurs promenades quotidiennes sur les sentiers du Grand-Massif et du Mont-Cabut. Son inquiétude n'en est pas moindre mais en se nouant aux éléments, elle en devient plus noble.

"Et voici que le monde, ce monde qu'il avait négligé, était devant lui, tout d'un coup, et c'était une enveloppe bourrée de surprises, mais de surprises auxquelles il ne pouvait plus toucher. C'était donc cela, une journée d'été!... Il ne revenait pas de sa découverte. Cette journée allait se déployer devant lui, impitoyablement, dans sa concision et son abondance, avec toute sa force explosive. C'était cette promesse de chaleur incluse dans les premières minutes de l'aube, c'était ce miroitement de la lumière, cette frénésie de vie et ce déchaînement passionné de toutes les forces terrestres et humaines."

Mais c'est sans conteste Ariane qui parachèvera sa métamorphose. Car Siloé est avant tout le récit d'un amour, ou plus exactement un récit sur l'Amour, où le désir de l'objet aimé se cristallise en un amour de la vie, de l'existence dans ce qu'elle a de plus simple, de plus humble et de plus évident.

D'Ariane, Simon ne voit d'abord qu'une silhouette agenouillée dans la petite chapelle du Crêt d'Armenaz. Figure mythique, furtive et inaccessible, elle devient peu à peu la complice de ses marches et de ses rendez-vous nocturnes sur la route des Hauts-Praz. En l'initiant à "la justice du soleil et du roc", elle lui ouvre les yeux sur la grâce d'exister : "Un sentiment tout neuf, d'une intensité bouleversante, venait d'éclore en lui : le simple fait de vivre, d'être là, présent au monde, le comblait d'une ivresse subite." Par sa beauté réfléchissant et transfigurant celle du monde, par sa présence irradiante, elle accomplit sa résurrection : "Il lui sembla que toutes les impulsions mortes en lui depuis des années, depuis l'enfance, allaient maintenant se remettre à vivre." Pour Ariane, la vie ne supporte aucune dichotomie ni aucune limitation. Lorsque Lahoue meurt et qu’il s’agit pour tous de le faire disparaître au plus vite, d’effacer cette tache, cette faute dont tout le monde a honte, elle réinscrit quant à elle la mort dans la vie, fait prendre conscience à Simon que l'ombre aussi témoigne pour la lumière, que les damnés, les êtres dévorés par l’envie et la laideur n’en sont pas moins fréquentables, qu’on peut apprendre d’eux et les guider patiemment vers la lumière. Ainsi du jaloux et perfide Massube dont Simon se rapprochera peu avant sa mort, et de Minnie, antithèse féminine d’Ariane. Si cette jeune veuve, secrétaire de l’établissement, figure à la fois tentatrice et pécheresse se dresse d’abord comme un obstacle, rendant Simon "prisonnier d'une contradiction infernale", elle devient le fortifiant de sa passion :

«C’est qu’il existe parmi les fautes des fautes qui occupent une place à part; qui, au lieu d’obscurcir la conscience, l’éclairent et jettent sur le cœur une clarté d’évidence dont peut profiter la conduite. Simon ne pouvait plus en douter : Minnie appelait Ariane, comme la maladie appelle la santé, comme le doute appelle la certitude, comme la nuit appelle le jour.»

Dans l’amour qu’il porte à Ariane, Simon communie avec la force universelle, avec un monde exorcisé et transfiguré par la présence de Dieu. En elle il sent la pulsation sacrée, il voit le verbe s’incarner (c’est bien sûr pour Gadenne la confirmation de sa vocation).

«Ainsi les mots avaient-ils cessé d’être vains; ils étaient gonflés, bourrés jusqu’au bord : ils étaient chair et sang, ils étaient arbres et fontaines, ils étaient glace et soleil, ils se distendaient sous leurs lèvres ainsi que des fruits prêts à éclater.»

En elle se réfléchit la voute céleste qu’il aime à contempler la nuit ("le bonheur ne s'attrape pas à ras de terre. Il n'est pas pour les bêtes qui rampent") ou le soleil qui baigne les cimes de lumière :  

«Simon n’était plus là à côté d’elle, étendu sur cette couche précaire, mais elle l’avait rejoint dans un autre monde, dans un monde où les hommes n’ont plus ni forme ni nom, un monde où il n’y a plus ni homme ni femme, ni terre ni ciel, ni possesseur ni possédé, mais où il y a seulement une nuit chaude et zébrée d’éclairs, et où il y a seulement un soleil énorme et flamboyant, un soleil qui vous brûle et vous aspire — ce soleil que peu à peu on devient soi-même...»

D’une certaine façon, Ariane est un personnage sans épaisseur, transparent, une incarnation anonyme mais indispensable à la saisie de cette révélation ; elle n’est qu’un prétexte à la quête de Simon, le vecteur nécessaire à son épanouissement et à l’avénement de son bonheur. Ne se définit-elle pas d’ailleurs comme «une espèce de chemin sur lequel on peut aller toujours et dont on ne voit pas le terme»? Ariane, femme translucide, impalpable, indéfinie et blanche comme la neige :

««La regarder, se disait-il. Ses yeux, oui, ses yeux — et rien d’autre!...» Il s’endormait en se répétant ces mots. Le matin, aussitôt levé, il allait à sa fenêtre. La neige!... Elle enveloppait la terre d’une couche brillante et ouatée, faisant régner partout, sur l’inégalité et le désordre, la maternelle douceur de ses gestes, l’apaisante unité de ses intentions. La terre avait perdu ses angles ; aucune chose n’élevait la voix plus que les autres; les rochers, à travers la prairie, étaient pareils aux blanches coupoles d’une cité engloutie... «La paix... pensait Simon. Qu’aucun désir ne parle trop fort, n’élève la voix!... Voici le pays, voici le temps où tout s’égalise».

Tout au long du roman, Simon craint de voir son bonheur lui échapper, d’être chassé de cet Eden qu’est devenu le sanatorium du Crêt d’Armenaz. Comblé, il redoute la monotonie d’un amour installé comme les excès de la passion, s’inquiète de se voir aliéner par un amour qui tournerait à l’obsession. Alors il aime, comme s’il cheminait sur une crête, ébloui et en plein vent.


Paul Gadenne, Siloé, Le Seuil, 1941.



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