jeudi 5 juin 2014

Enzo Cormann, Pas à vendre

Fin de partie

Éric Bonnargent


Feliu Elias
Né en 1947, Enzo Cormann est surtout connu pour son travail de dramaturge. Pas à vendre est son quatrième roman. Traducteur de polars américains, Sam Nibel, 65 ans, vient de finir sa centième et dernière traduction. En cette soirée de novembre, « ce type chauve un peu flottant » qui a toujours vécu à l’écart a décidé d’en finir. La seringue est prête : « 20 ml de V63, cocktail létal mêlant anesthésique, hypnotique, et curare, son injection en intraveineuse entraîne un coma et une insuffisance respiratoire aiguë, suivis d’une atteinte hépatique ». Il lui reste quelques heures pour faire le point. 
Dehors, au café des Oiseaux, l’agitation s’accroît : l’équipe de France affronte l’Ukraine en vue d’une qualification pour la Coupe du monde. Sam, lui, quitte la compétition, anxieux à l’idée de souffrir, de ne pas avoir le temps de rabaisser sa manche de chemise, de réajuster sa cravate. L’absence de points, l’écriture blanche et l’utilisation de la deuxième personne du singulier renforcent cette impression d’un homme déjà mort qui analyse sa vie, comme s’il s’agissait de celle d’un autre. Sam n’est pas du tout déprimé, il est juste fatigué : « à quoi donc entends-tu mettre un terme ?, le premier mot qui te vient est ENNUI, tu ne te rappelles pourtant pas d’être jamais ennuyé, à moins qu’ennui de soi, désamour propre ?, tu ne veux pas la mort, tu veux le rien, ne veux plus rien vouloir, tes doigts se sont contractés, quelques gouttes de solution létale ont coulé de la seringue, ennui de vouloir, ennui du jour et de ta peau. » Sam n’a eu ni grandes amitiés ni histoires d’amour, tout au plus quelques histoires de baise avec des femmes qui n’ont fait qu’entrer furtivement dans son antre. 
Les seuls moments forts, il les a connus ces derniers mois avec Sibylle, une sublime et improbable escort, étudiante en philosophie, « une prostituée philosophe, authentique péripatéticienne ». Au dehors, le match touche à sa fin et Sam se souvient de la manière dont, de rendez-vous en rendez-vous, une relation de confiance s’est instaurée entre lui, le vieil homme usé, et elle, la jeune escort désenchantée. Il se rappelle leur discussion à propos de tout, de la vie, de la philosophie et, bien entendu, de la prostitution. À Sam qui, répondant à ses provocations, prétendait que la prostitution pouvait se justifier à condition d’être librement choisie, elle répliquait : « je ne suis pas libre d’en décider, puisque je ne suis pas libre de décider que je peux me passer de fric pour vivre, je suis seulement libre de décider de vendre ma force de travail sexuelle, plutôt que de la force de travail manuelle ou intellectuelle ». La jeune femme, pourtant fière et orgueilleuse, lui a révélé peu à peu ses faiblesses, sa crainte de « mourir en occupante illégale de [sa] propre peau ». 
Le lecteur de ce roman en forme de méditation métaphysique va alors découvrir que, sans le vouloir, Sibylle a montré à son client que la vie pouvait vite se transformer en polar…

Article paru dans le Matricule des Anges. Mai 2014.





Pas à vendre
D’Enzo Cormann
Gallimard, 142 pages, 15,50 €

lundi 2 juin 2014

Kenzaburô Oé, Une affaire personnelle

« Plutôt tuer un nouveau né... »
Zoé Balthus

Untitled - Aila serie - 2004 (c) Rinko Kawauchi
Une affaire personnelle du Japonais Kenzaburô Oé, roman en partie autobiographique comme son titre aurait pu ne pas l’indiquer, fut écrit un an après la naissance de son fils Hikari (lumière) en 1964. L’événement, loin d’être heureux, « modifia son univers avec autant de violence qu’une explosion solaire », écrit John Nathan dans la préface du recueil de nouvelles Dites-nous comment survivre à notre folie ? L’existence de son nouveau-né était odieusement compromise par de profondes lésions cérébrales.

Après une extrême hésitation à peser toutes les options possibles avec son épouse, alors que l’enfant « était en couveuse entre la vie et la mort, et ses chances de guérison […] tout à fait improbables », écrivit Oé dans ses Notes d’Hiroshima, ils décidèrent néanmoins de confier le sort d’Hikari aux chirurgiens qui l’opérèrent et le sauvèrent sans le soustraire pour autant à un lourd handicap mental irréversible.

L'écrivain évoqua également cette affaire personnelle, le drame réel et son roman dans l'une des quatre conférences publiées dans un recueil qui porte le titre de celle qu'il prononça pour recevoir le prix Nobel de littérature en 1994, Moi, d'un Japon Ambigu (Ed. Gallimard). 

Ainsi, un drame semblable secoue l’existence de Bird, le personnage central du roman. Un anti-héros que cet Oiseau-là, surnom que lui avaient trouvé ses camarades lorsqu’il avait 15 ans et qui lui était resté collé à la peau depuis. On croit y entendre aussi un hommage discret de Oé à Hikari qui, enfant autistique, ne réagissait qu’au chant des oiseaux et à la musique, seul langage qu’il ait jamais appris et su composer*.

Bird, 27 ans, était répétiteur dans une « boîte à bachot » dans une ville japonaise non identifiée. Il était mal, mal dans sa peau, mal dans sa vie professionnelle, mal marié depuis deux ans déjà. L’été de son mariage, il n’avait pas dessaoulé pendant quatre semaines, comme un « Robinson abruti sur un océan d’alcool. »
« Souvent depuis son mariage, il se demandait ce qui l’avait poussé à boire ainsi et jamais il n’avait trouvé de réponse satisfaisante. Tant que cette descente aux abîmes resterait inexpliquée, le risque subsistait qu’il recommençât. »
Au fil de ses récentes lectures sur le Soudan, il avait réalisé qu’il n’avait « pas assez prêté attention aux manques et aux insatisfactions de son existence. A cause d’eux, il était prudent de s’interdire l’alcool. »   

C'était encore un gamin qui ne rêvait que de fuite, d’une existence d’aventurier. Il ne s’était pas délesté de l’idée enfantine d’une vie héroïque. Il  rêvait d’Afrique, au point de se constituer un pactole secret pour le grand voyage et dans l’attente, se contentait de collectionner et d’étudier des cartes des pays du continent noir.

Il errait dans les rues pendant que sa femme était à l’hôpital. L’enfant était sur le point de naître. Il n’était pas préparé, il ne le désirait pas. Il avait besoin de boire mais avait la sagesse d’éviter les bars. Sa misère affective était absolue, manifeste. Il eut envie de coucher avec un travesti dont il avait croisé le reflet dans une vitrine, par hasard, de s’épancher auprès de l’inconnu, de se mettre nu, se confier à lui comme à un frère et lui avouer ce que personne ne savait encore:

« […] depuis des années, j’ai envie d’aller en Afrique, que mon rêve serait, au retour, d’écrire un récit de mes aventures, intitulé Ciel d’Afrique, mais qu’il me sera sans doute impossible de partir seul, là-bas, une fois que je serai prisonnier d’une famille (en réalité, je suis encage depuis mon mariage mais jusqu’à présent il me semblait que la porte de la cage était toujours ouverte ; cet enfant en train de naître pourrait bien la fermer pour de bon… »

L’hôpital avait réclamé sa présence de toute urgence. Sur place, un médecin lui annonça que l’enfant était anormal. Son épouse n'avait pas été avertie. Puis il avait vu la chose, ressenti toute la répulsion possible pour son bébé monstre, né avec une hernie cérébrale affreusement déformante. A la Japonaise, il n'avait manifesté aucune émotion. Pourtant, il était bel et bien désemparé, s'isola pour pleurer.
 « Mon fils a la tête entourée de pansements, comme Apollinaire lorsqu’il a été blessé sur le champ de bataille, pensa Bird. Mon fil a été blessé comme Apollinaire sur un champ de bataille abandonné, que je n’ai jamais vu – et maintenant il crie silencieusement… Bird se mit à pleurer. La tête pansée comme Apollinaire… Cette image avait simplifié ses sentiments, leur avait donné un sens […] Il faudra que je l’enterre comme un soldat mort à la guerre. Bird continua de pleurer.  »  
Etonnant pour un Japonais de se raccrocher à la pensée d’Apollinaire, peu de Français y songeraient mais pour Oé, qui a étudié la littérature française dont il est passionné, l’image du poète français avait peut-être réellement surgi à l’heure de la naissance de son fils.

Bird en tout cas enterrait déjà mentalement ce petit monstre importun, d’aspect vaguement humanoïde qu’il avait engendré, alien venu assassiner ses rêves, tous, même le plus secret d’entre eux à ses propres yeux, celui de devenir père.

Le monstre, c'était son nom, était condamné, il ne pouvait survivre, ne le devait pas. Il ne se projetait pas avec la chose dans ses bras de père, ne l'avait pas touchée, l'avait fuie aussitôt. Il ne le voulait pas vivant. Les médecins évoquèrent une opération coûteuse au succès aléatoire. Adieu le voyage en Afrique, son trésor secret devrait lui être sacrifié. La décision qui lui incombait était terrible.Il lui fallait renoncer à l'aventure africaine et clore la porte de sa cage pour ce petit soldat déjà mort à la guerre.

Son épouse, restée horriblement isolée à l’hôpital, inexistante, était tenue dans l’ignorance de l’état de santé de son enfant. A nul moment, Bird, père et époux indigne, ne songea à se rendre auprès d'elle pour réfléchir et décider ensemble. Notons, que dans les années 60 au Japon, comme en Europe d’ailleurs, les femmes n’étaient guère consultées y compris dans des affaires aussi personnelles.

Comble du comportement minable et pathétique, le bonhomme alla se réfugier auprès d’une ancienne maîtresse, Himiko, camarade de fac, plutôt paumée, à laquelle il se livra corps et âme. La jeune femme assura son rôle de diablotin perché sur son épaule, ravie de lui souffler à l’oreille ce qu’il n’osait pas s’avouer.
«   - En prenant ma douche, je pensais à un poème, dit-elle. Tu te rappelles ? « Plutôt tuer un nouveau-né dans son berceau que de porter en soi des désirs inassouvis… »
-          On ne peut pourtant pas tuer tous les nouveaux nés, dit Bird… De qui est-ce ?
-          William Blake. J’ai fait ma thèse sur lui, tu ne te souviens pas ?»
Il s’était inconsciemment trouvé un complice qu’il pourrait désigner coupable, le cas échéant. Mais il n’est pas bien aisé de jeter la pierre à ce pauvre diable. Le dilemme est cruel, il pèse à mort, le malaise est extrême, la douleur furieuse de se sentir, à vrai dire, si près d’opter pour le crime. Ou de grandir enfin. 

Trois jours et trois nuits d’intense lutte psychologique, vécue à huis-clos avec Himiko, vont se succéder et sceller à jamais le sort du pauvre petit freak. 

« - Tu n’es pas dans ton état naturel, en ce moment Bird.  Tu es comme un escargot dans sa coquille. Mais tu te réveilleras dès que tu mettras le pied sur la terre d’Afrique.
Il ne répondit pas. »

Kenzaburô Oé, Une affaire personnelle, traduit de l'anglais par Claude Elsen, Ed. Stock [1965] 2000. 7,50 €



jeudi 29 mai 2014

Denis Johnson, Un pendu ressuscité

"Rien n'est comme tu le vois"

Romain Verger

1980. Leonard English débarque du Kansas à Provincetown, près de cap Cod. Sitôt arrivé dans cette ville glaciale mais haute en couleurs (elle n'est habitée que de gays, de lesbiennes et de travestis), il n'a qu'une obsession : filer à la messe pour confesser sa tentative de suicide commise un an plus tôt. Trentenaire, l'homme s'est pendu pour d'obscures raisons. On ne sait presque rien de son existence passée, sinon qu'il est orphelin et qu'il était représentant en équipement médical. En ressuscité animé d'une personnalité pour le moins lunaire et décalée, il reprend ici goût à la vie, acceptant le double emploi que lui confie Ray Sands, inspecteur de police à la retraite : détective et animateur pour WPRD, une station de radio ringarde où l'on interviewe des artistes tartignols et démodés entre deux disques rayés.

Détective néophyte, English est d'abord chargé de prendre en filature Marla Baker, une lesbienne amourachée d'une certaine Carol. Perché à califourchon dans les arbres, il enregistre leurs ébats, puis il se lance sur la piste d'un jeune garçon disparu, une affaire qui tournera court, rendant plus absurdes qu'elle ne l'étaient les missions de ce détective comique et maladroit. Car il ne sait jamais vraiment à quelles fins on l'emploie... Jusqu'à ce que lui soit confiée une autre affaire de disparition : celle de Gerald Twinbrook, un jeune peintre dont il va peu à peu comprendre qu'il a partie liée avec son destin. Tel un miroir, le cas Twinbrook le confronte à sa propre énigme. Dès lors, la trame narrative se complexifie jusqu'à devenir une "toile impossible à démêler" car les rencontres et les expériences d'English tissent une constellation d'indices qui semblent échapper à tout hasard pour le mettre et nous mettre sur la voie - faite d'impasses et de détours - de son élucidation. Un dispositif d'autant plus ingénieux et déstabilisant que le récit à la troisième personne est comme constamment flouté par les perceptions du héros.
"Dans les millions de petites choses qui se produisent sur cette plage, tu ne peux avoir conscience que de sept d'entre elles en même temps, sept choses à n'importe quel moment [...] Si je ne peux saisir que sept choses dans ma conscience, ça veut dire que je sélectionne juste une toute petite tranche de réalité pour en faire mon expérience. On n'a jamais le tableau complet. On n'en a même pas une partie microscopique."
Tout au long du roman, English croise des personnalités aussi cocasses qu'attachantes : à commencer par son employeur Ray Sands, gosse attardé passionné de trains électriques, sa femme Grace, foldingue ou précocément sénile, maniaque de l'entretien domestique qui traque la poussière comme un robot :
"Comme son train, Sands tournait dans un monde fixé d'avance, un monde circonscrit par les disques rayés de la station de radio, par le morne miroitement du rideau de son studio de photographe, par la folie de sa femme qui époussetait et lustrait des souvenirs entièrement inventés." 
Tout comme ce couple figé dans une existence bornée par la folie, la plupart des personnages du roman traînent des blessures secrètes qu'on entraperçoit au détour d'un dialogue ou d'un geste.

Avec ce récit déjanté miné par la dérision, l'auteur de Déjà mort et Jesus' son signe un roman aux situations et dialogues désopilants, qui n'en aborde pas moins des sujets profonds comme la foi, l'inquiétude existentielle, la folie, le genre ou l'amour, incarné dans la passion qui lie English à Leanna, et dont le magnétisme sourd et croissant fait voler les préjugés en éclats.

Qui est vraiment Leonard English ? Un anti-héros illuminé, un revenant inquiet et rongé par la culpabilité en attente du jugement de Dieu, la réincarnation de John H. Skaggs, une sorte de Lazare du XIXe siècle qu'on a tenté de ressusciter par l'électricité après sa mort par pendaison ? Ou bien le témoin lunaire et déboussolé d'une Amérique de tous les excès et contradictions, à moins qu'il n'en soit le Messie?

Denis Johnson, Un pendu ressuscité, Christian Bourgois [1990] 2004. Trad. : Pierre Furlan. 25 €



lundi 26 mai 2014

François Monti, Prohibitions



À boire !

Éric Bonnargent

Miles Adridge

La collection « Les Insoumis » des Belles Lettres a pour objectif de publier de courts essais critiquant les fondements répressifs de l’ordre socio-culturel actuel. Critique littéraire et traducteur né en 1981, François Monti a choisi de s’emparer d’un sujet qu’il connaît bien en tant que chroniqueur à Ginger Magazine et Havana Cocteles : l’alcool. Fruits d’un savoir-faire parfois ancestral, les spiritueux peuvent certes être dangereux lorsqu’on en abuse, mais ont aussi inspirés certaines des plus belles œuvres de la culture humaine et peuvent être dégustés en bonne compagnie. Pourtant, les autorités n’insistent que sur leurs effets pervers. Pour en comprendre les raisons, Monti étudie une politique extrême : la prohibition. Qu’il s’agisse de l’interdiction du gin au tournant du XVIIe et XVIIIe siècle en Angleterre, de celle de l’absinthe en 1915 en France ou de la fameuse Prohibition américaine qui dura de 1919 à 1933, les prétextes invoqués sont d’abord d’ordre sanitaire et moral. Lors de périodes de crise, il faut un responsable et les moralismes nauséabonds en trouvent toujours un : l’alcool. C’est, par exemple, à cause du gin que les mères tuent leurs enfants et tout le monde sait que l’absinthe rend fou et est liée à la tuberculose ( !). Comme par hasard, souligne l’auteur, ce sont les alcools populaires qui sont visés. Le riche sait boire, le pauvre s’enivre : si vous êtes de bonne famille, l’on vous considèrera responsable de vos actes, capable, grâce à votre bonne éducation, de vous contrôler. Rien de tel pour l’ouvrier, pour le pauvre aux instincts bas, prêt à se ruiner pour quelques gouttes d’alcool. En empêchant les pauvres de boire – car les riches, eux, détourneront toujours les interdictions –, on contribuera, croit-on, à l’amélioration de la situation sociale du pays. Les conséquences attendues n’arrivent jamais. Aucune interdiction n’a engendré de baisse significative de la consommation d’alcool, même pas la Prohibition durant laquelle, d’ailleurs, la consommation du vin de messe (bénéficiant d’un passe-droit) explosera. Le basculement dans l’illégalité engendre de surcroît de nombreux problèmes : les produits de contrebande sont de moindre qualité et le crime organisé se développe. Monti rappelle d’ailleurs que les candidats de la mafia ont toujours soutenu les lois en faveur de la Prohibition. L’échec est tel que les États, toujours en quête d’argent, finissent par abroger les interdictions : L’idée est de faire rentrer dans la légalité un commerce qui existe déjà, de faire payer des taxes et d’éliminer les empoisonneurs. La légalisation d’autres produits prohibés aurait sans doute les mêmes effets… Mais la taxation excessive n’est peut-être pas une solution non plus : afin d’éviter l’impôt, les producteurs diminuent le taux d’alcool de leurs produits, ce qui engendre nécessairement une baisse de leur qualité.
Comment résoudre le problème de la surconsommation d’alcool sans pénaliser les amateurs ? La solution est bien politique. Monti montre que cette surconsommation est liée à la misère économique et/ou à l’absence de foi en l’avenir : Ce n’est donc pas un hasard que ce soit avec une économie plus ouverte, une augmentation du niveau de vie, une amélioration des infrastructures que la consommation a baissé. L’interventionnisme d’État dans le domaine de la sphère privée échoue toujours : Il serait donc souhaitable de garder une relation saine à la bière, au vin et aux spiritueux. Mais plutôt que de faire confiance à l’individu, de nombreuses personnes pensent qu’il incombe à l’État d’en réguler la production et le commerce, tout comme il le fait pour des produits bien plus dangereux.

Article paru dans Le Matricule des Anges. Mars 2014



Prohibitions
De François Monti
Les Belles Lettres. 80 pages. 9.5 €

 

jeudi 22 mai 2014

Anne Hagg-Naust, Une page de silence

"C'est fini, ça va finir..."
Céline Righi

Füssli, Le Silence


À l'Anagnoste, à ses chroniqueurs, Éric, Marc, Romain et Zoé,

À ses lecteurs et en particulier à Cyril Anton et à Sylvie Besson,
À la littérature et au silence qui lui est propre...
J'offre aujourd'hui en guise d'au revoir et de merci
Mon dernier article.
Sans doute le meilleur :
Une page blanche.
...

lundi 19 mai 2014

Antoine Brea, Roman Dormant

Le rêve du texte

Romain Verger


© Man Ray, Robert Desnos dans l'atelier d'André Breton
Le rêve n’a jamais cessé de fasciner et d’intriguer l’humanité, soucieuse de comprendre la nature exacte de cette « seconde vie », de « percer ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible » (Nerval). Les spécialistes de l’Antiquité dont Artémidore de Daldis, réputé comme l’une des plus hautes autorités en la matière, l’envisageaient comme une manifestation prophétique ou somatique. Par le biais de vastes corpus de récits de rêves, ils s’efforçaient de le déchiffrer et de les décrypter pour nous en livrer d’universelles clés susceptibles d’éclairer notre présent et notre avenir, par-delà les travestissements qu’ils empruntent et les énigmes dont ils défient l’imagination. Divinatoire pour les uns, satisfaction symbolique d’un désir inconscient pour Freud et ses disciples, manifestation de l’être-au-monde pour Binswanger ou Medard Boss, chacun voit dans le rêve une voie d’accès à une meilleure compréhension de l’homme et de son existence.

Comment ces images qui traversent nos nuits avec une netteté et une intensité que leur envie parfois le réel, pouvaient-elles rester lettre morte, pure hallucination déconnectée de la vie diurne, et ne pas intéresser l’art et le champ esthétique? On sait quelle fortune il eut pour les surréalistes qui le prenaient pour une manifestation poétique spontanée et accomplie, et à leur suite, par nombre d’écrivains du XXe siècle qui s’en sont directement inspirés pour en jouer, le détourner et en tirer de puissants moteurs fictionnels. Ainsi, tout en déplorant la médiocrité de sa vie nocturne faite de rêves « gris et médiocres » et figés comme des « natures mortes », Henri Michaux ne résiste pas à en tirer des récits tout à la fois cocasses et inquiétants dans La nuit remue, allant jusqu’à soumettre ses propres rêves à l’interprétation dans Façons d’endormi, façons d’éveillé, Michel Butor s’engouffre quant à lui dans la mine onirique pour en sonder les galeries et la creuser de récit en récit dans son polyptyque Matière de rêve, et George Perec en décline toutes les possibilités narratives en nous faisant pénétrer dans sa Boutique obscure. Et combien d’autres encore…

C’est bien dans cette longue lignée d’auteurs travaillés par le rêve qu’il convient de replacer le Roman Dormant du poète Antoine Brea. Tout en inscrivant son livre, qui n’a du roman que le titre et la puissance fictionnelle, dans la tradition onirocritique des Clefs des songes, c’est avec le recul du poète contemporain qu’il se saisit de cette matière archaïque et universelle pour lui donner un nouveau souffle. Il s’empare en effet de la figure de Mohamed Ibn Sirine, imam du VIIIe siècle et pionnier de l’interprétation des rêves en Islam, auteur d’un traité apocryphe. Celui-ci fait du narrateur (Mammoud Abdul Farouk, boucher à Belleville) le dépositaire et scribe de son œuvre. L’onirocrite lui apparaît un jour pour lui demander de redonner vie à son livre, dans une version épurée de « tout ce que le monde musulman a compté de truqueurs menteurs et infidèles ». Il le lui dictera onze jours durant, et c’est ce Roman Dormant recomposé, à la fois réinventé sous la plume du scribe et parasité d'un bout à l'autre par l’auteur, qui nous est donné à lire, un livre qui « est d’or mais par endroits ment. »

On se perdrait à tenter de soumettre à la cohérence cet ensemble de textes, aussi riche et proliférant qu’une authentique Science des rêves. Le recueil est suffisamment singulier pour que chaque lecteur en fasse l’expérience par lui-même. Cela vaut vraiment le coup de s’y plonger, non seulement parce que Brea connaît sa matière sur le bout des doigts, se coulant brillamment dans la peau de l’onirocrite, mais parce que fidèle à lui-même, tantôt grave et tantôt facétieux, il en mine constamment les mécanismes. Quand l’exercice ne tourne pas à la dérision, par effets de pastiche et de parodie alternés, c’est le texte qui se met à rêver, et c’en devient magnifique. Le travail du rêve, fait de symbolisation, de condensation et de déplacement se confond avec celui de la langue qui entre en sommeil pour se muer en poème. Brea exploite toutes les ressources des jeux de libres associations, des constellations signifiantes et des logiques absurdes pour faire de son texte une expérience onirique à part entière. Nous vivons et traversons le rêve de l’intérieur, non plus seulement sous la forme du traité ou du traditionnel récit de rêve, mais comme se déployant sous la langue au fur et à mesure qu'elle l'engendre, dans toute sa texture  : 

« Si tu as peur de la nuit. Saute dans le vide. Peur du rêve. Saute dans le vide. Si tu as peur de la mort. Fais le vide. Si tu as peur de toi. Tu sautes. Si tu as peur du sang. Dans le vide. Si tu as peur du vide. Le vide. Si tu as peur de la peur. Vide. Si tu as peur de la mort. Saute dans le sang. Si tu as peur du rêve. Saute dans la nuit. Si tu as peur de la nuit. Rêve. Si tu as peur des bêtes. Fais le vide. Peur du sang. Fais le saut. Dans le rêve. Le moi. Le vide. Vide. Saute. Corde. Cou. Vide. »

« L’univers est fait de sang. Dans mon cou du sang. Dans le cou la lune. L’univers est fait de sang. La lune pleine de sang. Mon sang ce soleil. L’univers est fait. Dans la lune un soleil. Dans le cou l’univers. Dans du sang le soleil. L’univers est fait de sang. Le cou de l’univers est. Offert à la lame. Dans mon cou la lune coule. »

« Ce que nous dit le ciel. Ce qui nous purifie. Ce que nous dit la suie. Ce qui nous purifie. Ce que nous dit la sueur. Ce qui nous purifie. Ce que nous dit la peur. Ce qui nous terrifie. Ce que nous dit le feu. Ce qui nous purifie. Ce que nous dit le fiel. Ce qui nous magnifie. Ce que nous dit le buis. Ce qui nous purifie. Ce que nous dit la buée. Ce qui nous purifie. Ce que nous dit le sort. Ce qui nous pétrifie. Ce que nous dit la mort. Ce qui nous purifie. Ce que nous dit la nuit. Ce qui nous purifie. Ce que nous dit le rêve. »
Un ensemble remarquable qui questionne non seulement la nature du processus poétique, mais encore le rapport complexe qui lie religions et croyances aux puissances nocturnes du rêve.

Antoine Brea, Roman Dormant, Le Quartanier, 2014. 16 €




jeudi 15 mai 2014

Juan José Saer, L'Ancêtre




Vision dévorante

Éric Bonnargent



« Toute vie est un puits de solitude qui va se creusant avec les années. »


The Matrix of Amnesia de John Isaacs
En 1515, trois navires accostent dans l’estuaire des fleuves Paraná et Uruguay. Un groupe d’hommes tombe dans une embuscade. Seul un jeune homme est épargné. Cette histoire vraie constitue le point de départ d’une épopée aussi littéraire que métaphysique.

« Ma condition d’orphelin, se souvient le narrateur au soir de sa vie, me poussa vers les ports. L’odeur de la mer et du chanvre mouillé, les voiles raides et lentes qui vont et viennent, les conversations des vieux marins, les parfums multiples d’épices et l’amoncellement des marchandises, prostituées, alcools et capitaines, bruits et mouvements, tout cela me berça, fut ma maison, servit à m’éduquer et m’aida à grandir, me tenant lieu, pour aussi loin que remonte ma mémoire, de père et de mère. » Les errances de l’adolescent font tellement penser à celles du jeune Jim Hawkins de L’île au trésor que le lecteur croit d’abord avoir affaire à un simple roman d’aventure. L’interminable traversée des limbes océaniques (« Mer et ciel finissaient par n’avoir plus de sens ni de nom ») par les trois navires qui, jusqu’à l’apparition des côtes, semblaient immobiles, « comme collés sur l’espace bleu », permettent de découvrir la singulière personnalité du narrateur, égaré dans le réel : confronté à la sauvagerie des matelots qui font de lui leur mignon, il se contente de « percevoir les faits comme à distance et vécus par un autre. » Même lorsque ses compagnons sont tués et dévorés, le jeune homme n’éprouve aucune émotion, continuant à se sentir « sans consistance, presque inexistant. » Là, dans cet estuaire où flotte « une odeur des origines, de formation humide et laborieuse, de croissance », ces hommes qui « ont la couleur de la boue des rivages, comme si eux aussi avaient été engendrés par le fleuve » préparent le plus horrible des festins : 
« La viande, lentement, fumait sur le feu. La graisse, en fondant, gouttait sur les braises avec un grésillement constant et monotone, et, par moments, elle formait un bref noyau de combustion, lequel, augmentant la fumée, attirait le regard des rôtisseurs qui se penchaient, attentifs, et entreprenaient d’égaliser le feu avec leurs longs bâtons. […] De cette viande qui, par degrés, rôtissait, montait une odeur agréable, intense, s’élevant avec les colonnes de fumée épaisse qui tardaient à se dissiper dans le ciel. Son origine humaine avait disparu de façon graduelle à mesure que la cuisson avançait ; la peau, qui avait foncé et s’était fendillée, laissait voir par ses craquelures verticales un jus aqueux et rougeâtre qui s’écoulait avec la graisse ; des brins de viande desséchée tombaient des endroits qui avaient brûlé et les pieds et les mains, recroquevillés par l’action du feu, n’avaient plus qu’une très lointaine parenté avec des extrémités humaines. Sur ces grils, pour un observateur impartial, ce qui était en train de rôtir, c’était la dépouille d’un animal inconnu. » 
Au cours de ces bacchanales annuelles dont ils mettent des semaines à se remettre, toutes les pulsions sont libérées : « Un père pouvait pénétrer sa propre fille de sept ou huit ans, un petit-fils sodomiser son grand-père, un fils se voir séduit par sa mère comme par une araignée humide, une sœur lécher avec un plaisir évident les seins de sa sœur. » Comment expliquer cette démesure de la part d’hommes que le narrateur qualifie d’« êtres les plus chastes, les plus sobres et les plus équilibrés de tous ceux qu’il m’a été donné de rencontrer au cours de ma longue vie » ? Peut-être parce qu’eux aussi – eux qui pour désigner les choses n’utilisent pas le verbe être, mais paraître (qui « a moins le sens d’une ressemblance que d’une méfiance ») – ont cette conscience de la fragilité et de la fugacité des choses et d’eux-mêmes : « De cette chair qu’ils dévoraient, de ces os qu’ils rongeaient et suçaient avec une obstination pénible, ils tiraient, pour un temps, jusqu’à ce qu’il se fût de nouveau dégradé, leur être faible et passager. » Sans doute dévorent-ils de l’être pour continuer à être. Leur organisation ritualisée à l’extrême est le symptôme d’une « peur de se perdre dans la pâte anonyme de l’indistinct » et c’est pourquoi chaque année ils gracient un homme, un Def-Gui, un témoin, qu’ils libèrent dès qu’ils repèrent des membres de sa tribu : « Ce monde-là, ils le soignaient, le protégeaient, en essayant d’augmenter ou plutôt de maintenir sa réalité. »
De retour en Espagne, le narrateur sera recueilli par le père Quesada, atteint de la même fragilité ontologique. À sa mort, le narrateur mènera une vie d’errance et de mendicité avant de rejoindre une troupe de comédiens avec laquelle il fera fortune grâce à l’adaptation de son histoire. Malgré les voyages dans toute l’Europe, il continuera à souffrir de son inadaptation au réel : « Parfois, je me sentais moins que rien – si par « se sentir rien » nous entendons le calme de la bête et la résignation –, moins que rien c’est-à-dire chaos lent et visqueux, dans lequel la parole est balbutiement et qui, justement parce qu’il est moins que rien et ne possède même pas la force étrangère du désir, se débat dans les limbes épais et comme étrangers du mépris de soi et des rêves d’anéantissement. »
Bien que méconnu en France, Juan José Saer (1937-2005) est considéré comme l’un des plus grands écrivains argentins du siècle dernier. Comme l’écrit Alberto Manguel dans la postface : « Dans L’Ancêtre, écrit Alberto Manguel sans sa postface, on trouve les échos des Voyages de Gulliver de Swift, du Supplément au voyage de Bougainville de Diderot, mais aussi ceux de Borges dans Le Rapport de Brodie. »


Article paru dans Le Matricule des Anges. Avril 2014




L’Ancêtre
De Juan José Saer
Traduit de l’espagnol (argentin) par Laure Bataillon
Le Tripode. 200 pages. 17 €